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Culture | L'actualité du roman noir - L’installation de la peur de Rui Zink

 L’installation de la peur de Rui Zink

On sonne, la jeune femme occupée à ses tâches a juste le temps d’enfiler une robe de chambre et de prendre son enfant pour le cacher dans la salle de bain en lui demandant de ne pas faire de bruit. Elle a vu par l’œilleton qu’ils ne sont pas à la porte de la rue mais, déjà, qu’ils se sont introduits dans l’immeuble jusqu’à son étage. On sonne encore, tambourinant avec insistance, que faire ? Paniquée, elle ouvre.

Et les voilà, deux fonctionnaires, l’un cravaté et beau parleur, l’autre en bleu de travail et boîte à outils dans les pognes contre une élégante mallette aux mains du premier. Ils sont venus, conformément aux directives du gouvernement, procéder à l’installation de la peur. Et d’expliquer que l’objectif national est sa mise en place dans un délai de 120 jours, tous les foyers devant se soumettre à ce devoir patriotique (dont on comprendra plus tard qu’il concerne le Portugal). Ce qui requiert à la fois des travaux matériels dans chaque logement, étayés par l’exposition d’un contenu, la définition de ce que pourrait être cette peur, ses multiples dimensions, encore plus effroyables à la lumière de l’actualité de notre monde contemporain.

Et les deux hommes s’installent : Carlos zélé parleur enfile les idées premières sur la peur dans un langage aussi fascinant et creux qu’une chaîne d’information télévisuelle en continu. Il est bientôt rejoint par Sousa qui son travail terminé (la pose d’un « Instrument de Changement » parfaite « box » pour l’accès aux peurs) le seconde voire le dépasse dans sa logorrhée verbale. La jeune femme n’intervient guère, craignant pour son enfant et elle-même, car les deux hommes cultivent l’ambigüité de la menace de la peur. Ils la déclinent sous toutes ses formes : des plus prosaïques - peur dans les toilettes, peurs enfantines, peur universelle « une rue calme peut être une forêt sombre et menaçante, une mer de velours pleine d’yeux aux aguets, oui, aux aguets » aux plus modernes : la loi d’airain du marché et ses exigences de rationalisations et de réformes structurelles, la crainte des étrangers, le cannibalisme et les zombies, tout y passe dans un empilement de lieux communs.

Si le roman prend alors l’allure d’une fable politique sur notre système actuel de fonctionnement de nos sociétés, il traque aussi « la langue transformée en labyrinthe de l’horreur », porté comme un chant choral absurde et menaçant par nos deux zozos, aussi ridicules qu’inquiétants.

Et comment lutter, comment y répondre, si ce n’est par une dose bien calibrée de cette bonne et vieille terreur ?

Chut, n’en disons pas plus ; les mots même peuvent aussi terrifier le lecteur…

 

Rui Zink : L’installation de la peur,traduitdu portugais par Maïra Muchnick - Editions Agullo, collection Agullo Fiction - 177 Pages - 17,50 €

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : Editions Agullo

Publié sur aqui.fr le 02/01/2017