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Winery | Les images d'un Temps réversible d'Anne-Laure Boyer

Projection du film aux ouvriers du chantier de démolition

Ce n'est pas par hasard que la plasticienne Anne-Laure Boyer s'intéresse aux opérations de démolitions/reconstructions qui ont lieu sur la CUB. Tout son travail artistique interroge l'épaisseur du temps, les traces vivantes qu'il laisse dans les mémoires et dans les lieux au cours de son incessant processus de disparition et de renaissance.

« 55 mètres » est un ensemble de 18 photographies réalisées dans une des tours du Grand Pavois à Cenon durant leur démolition. 18 images presque vides, prises à partir d'un unique point de vue dans le même type d'appartement. Cependant, un double principe d'oscillation fait vibrer l'ensemble : l'ambivalence identitaire (chaque appartement est à la fois identique et différent, comme le montrent les tapisseries sur les murs) et le trouble de la rémanence (on suit le processus de « déconstruction » du bâtiment sans que les images des espaces habités ne disparaissent de la mémoire, comme si elles se superposaient au vide). L'artiste joue ainsi de l'espace et du temps, et en réunissant dans une même série photographique les ombres des histoires particulières des habitants du Grand Pavois, elle renvoie le spectateur à sa propre intimité : on vit de l'intérieur la démolition de la tour, comme s'il s'agissait de sa propre maison, jusqu'à son éventration finale par les pinces mécaniques géantes.

Pas de figures humaines mais une présence organique et vivante

Ce travail d'Anne-Laure Boyer, remarqué par la mairie de Cenon qui a pris en charge l'impression de la série photographique, est partie d'une initiative personnelle, portée par un questionnement artistique impérieux sur la « destruction créatrice » et la pulsation qu'elle produit, sur le sens du passage du vide au plein et réciproquement.

 

 

L'aventure commence en 2006 à l'îlot Saint-Jean où elle filme, sans autorisation mais avec la complicité des ouvriers du chantier, la démolition de certaines barres HLM. Désireuse de restituer ses images à ceux qui les ont rendues possibles, elle organise sur le chantier une projection du film, intitulé "Permutation # 1". Les ouvriers, surpris de ne pas se voir à l'écran, découvrent cependant que l'on peut tenir un propos artistique sur leur travail.

La plasticienne réalise l'année suivante « Permutation # 2», mise en boucle inversée de l'implosion d'une tour de la cité Yves Farges à Bègles. D'un nuage de cendre et de brouillard surgit soudainement un immeuble vide, qui se tient debout quelques secondes avant de disparaître à nouveau. Fin 2007, c'est toujours sans financement qu'elle commence la captation photographique de la déconstruction des tours du Grand Pavois qui donnera « 55 mètres ». Elle rencontre à ces occasions des habitants des quartiers, s'inscrit dans la démarche de collectifs d'artistes travaillant dans les quartiers comme "Le bruit du frigo", tandis que les institutions locales et des regroupement d'opérateurs culturels comme "Pola" commencent à s'intéresser à son travail.

Comment représenter un déménagement ?
L'Agence Nationale de la Rénovation Urbaine incite les villes où ont lieu des opérations de démolitions/reconstruction à mener des actions d'accompagnement culturels et artistiques avec les habitants relogés. C'est dans ce cadre qu'Anne-Laure Boyer prépare, avec le soutien logistique du GPV des Hauts de Garonne, un nouveau projet photographique et vidéo autour de la mémoire des quartiers : filmer le déménagement et l'emménagement de quelques Floiracais, Cenonais, Lormontais et Béglais. « Je suis sensible au thème du déménagement car j'ai moi-même beaucoup déménagé et je sais quelle rupture cela représente. Je voudrais suivre quelques familles en filmant leur déménagement non pas d'une manière documentaire mais artistique : un plan fixe du salon, avec l'espace qui se vide, les traces qui s'effacent en fondu-enchaîné, puis l'apparition des meubles dans le nouvel appartement. »

Le propos artistique est déjà bien affirmé, il reste maintenant à trouver le financement qui permettra de mettre en oeuvre cette démarche personnelle située entre les arts plastiques et l'art conceptuel: « on pourrait parler d'art "contextuel" dans la mesure où je cherche à intervenir en dehors des lieux artistiques institutionnels et que je tente de restituer le rapport subjectif que les individus peuvent avoir avec leur propre environnement ». Ses photographies, vidéos et installations font ainsi penser aux recherches d'un Jean-Marc Bustamante lorsqu'il photographie des lotissements péri-urbains, au travail artistico-archéologique d'Anne et Patrick Poirier, ou encore, aux photographies de Luc Boegly sur l'architecture de banlieue qui avait été présentées cette année à Lormont par l'association Sténopé. Au-delà de leurs qualités artistiques, le pouvoir d'évocation des images de cette jeune plasticienne permet de penser et sentir les chamboulements intimes de ceux qui voient retourner à la poussière les murs dans lesquels ils ont vécu une partie de leur existence.

Vincent Goulet

http://55metres.blogspot.com/
http://annelaureboyer.free.fr/

Vincent Goulet
Vincent Goulet

Crédit Photo : DR

Publié sur aqui.fr le 19/01/2009