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Agriculture | L'agriculture face à la grande inconnue de l'ère numérique

Assemblée générale Euralis du 9 février 2017, table ronde sur le thème de la révolution numérique

Ce 9 février, à l'occasion de l'assemblée générale du groupe coopératif Euralis, à Pau, Pierre Couderc, son directeur général, est revenu sur les principaux chiffres et faits marquants de l'exercice 2016-2017, présentés à la presse le 12 décembre dernier. Une année « aux ennuis en escadrilles », comme l'a synthétisé son président Christian Pées, soulignant volontiers « la situation difficile de l'agriculture et de beaucoup de ses métiers ». Mais c'est sur un ton volontairement optimiste que s'est inscrit le débat de cette assemblée générale. Au cœur des échanges l'innovation et plus particulièrement « la révolution numérique : quels enjeux pour Euralis ? ». Autour de la table: Hervé Pillaud, éleveur et auteur à succès de « L'Agronumericus, Internet est dans le pré », Clément le Fournis, fondateur de la plateforme numérique d'approvisionnement agricole Agriconomie et Philippe Arraou, chargé d'une mission en faveur de la digitalisation des PME et TPE, en grand témoin.

Dans le chamboulement dont il est porteur le numérique est tout à la fois source d'innovations et d'opportunités mais aussi d'interrogations, voire d'inquiétudes pour le monde agricole, souligne Christian Peés. Opportunités en terme commercial, avec le monde comme marché possible, mais aussi dans les conditions de production que ce soit pour l'amélioration des rentabilités, ou la prise en compte des attentes des consommateurs qui font d'ailleurs plus que jamais (et le numérique là non plus n'y est pas étranger) la pluie et le beau temps sur les produits et les modes de productions... Pour autant, comment ne pas subir le numérique, et assurer par exemple que les données collectées auprès des agriculteurs ne le soient pas uniquement au profit d'acteurs extérieurs, mais leur reviennent également sous une forme ou sous une autre ? Pour Hervé Pillaud, la réponse, sous forme d'invitation, est simple « Il faut s'emparer du numérique, avant de le subir !»

"Tout le monde doit faire des efforts: agriculteurs, collectivités, entreprises"
Une exhortation qui n'oublie pas que le premier élément pour rendre effective cette entrée dans l'ère numérique, pour tous et partout, est directement lié à la couverture du territoire par un réseau internet de bonne qualité. Et il y a du travail en la matière. Selon les chiffres d'une étude réalisée par Euralis auprès de ses coopérateurs, « la 4G que les opérateurs disent fournir à 90-95% de la population, ne couvre que 29% des sièges sociaux des exploitations, et 24% des champs », précise Olivier Soulié en charge de l'innovation pour le groupe coopératif. La même étude pointe aussi que « 80% des coopérateurs sont équipés d'un ordinateur, et 40 à 45% ont un smartphone ». Des chiffres qui font réagir les intervenants. Pour Clément Le Fournis, « tout le monde doit faire des efforts. Les agriculteurs doivent s'équiper, les collectivités doivent travailler à développer la 4G sur l'ensemble du territoire, et les entreprises de services doivent améliorer leur service et s'adapter. Tant à la qualité aléatoire du réseau en rendant par exemple moins lourd le chargement d'une page internet, qu'aux utilisateurs en simplifiant le plus possible l'usage des outils et des services qu'elles proposent. »
Pour Hervé Pillaud, si les agriculteurs « doivent s'équiper » et être prêts à jouer numérique, ce sont aussi, et peut-être d'abord, les organisations, coopératives comprises, qui doivent s'adapter à cette révolution, et y prendre part en changeant notamment leurs modes d'organisation. « Finis les séminaires et les plans stratégiques qui ne fonctionnent pas toujours, les organisations doivent se mettre "en mode start-up"'. Elles doivent essayer des choses, développer des « preuves concepts », savoir se tromper et recommencer, et essaimer...  Les agriculteurs forment un énorme puzzle de micro-entreprises, il faut travailler avec ça : travailler en réseau ».

Une charte éthique sur le traitement de la donnée
« Être agiles et travailler en réseau et dans la collaboration », c'est aussi l'idée de Christian Pées quand il évoque non seulement la collecte de la donnée, mais surtout son traitement. « A nous seuls, groupe coopératif, avons-nous la taille critique pour le faire ? Je n'en suis pas convaincu, il faut partager nos données avec d'autres entreprises et coopératives, à l'échelle de Coop de France par exemple ». Un point de vue partagé par les autres intervenants. Pour Hervé Pillaud, « on se doit de mettre tous les éléments en cohérence pour que la donnée circule le plus possible, tout en garantissant des cadres pour permettre à l'émetteur de cette donnée, ici l'agriculteur, un juste retour ». Et Clément de Fournis d'illustrer : « l'entrée d'un code postal dans un formulaire sur notre site, génère 3 milliards de combinaisons qui sont mises à disposition des coopératives avec lesquelles nous travaillons ». Une exemplarité qui n'est pas encore une généralité.
« Les syndicats travaillent à une charte éthique de la donnée, pour assurer ce retour de la donnée à son émetteur. Un travail qui a vocation à rejoindre des réflexions en cours au niveau européen », précise à ce sujet Hervé Pillaud.

"Poser une boucle c'est valoriser son produit!"
Mais le numérique étant, au-delà des outils, un véritable mouvement de société, il se fait aussi l'accélérateur des relations entre consommateurs et agriculteurs. Là encore, ce sont les opportunités que les intervenants gardent en ligne de mire : « Au lieu de se focaliser sur ceux qui aboient, et qui sont largement minoritaires, écoutons les consommateurs qui ont un regard bienveillant sur note activité, et cherchons à mieux interpréter leurs demandes », encourage l'agriculteur-auteur. Et là encore c'est un nouveau regard qui est encouragé auprès des professionnels présents : « Le numérique peut vous permettre de transformer une contrainte administrative comme la traçabilité en un outil marketing fort. Poser une boucle, c'est mieux valoriser son produit auprès des consommateurs », insiste Clément de Fournis.
Une relation consommateurs-agriculteurs revisitée par le numérique, tout autant, prédit Hervé Pillaud, que celle entre agriculteurs. « On voit de plus en plus de groupes d'agriculteurs sur Twitter ou sur Facebook. Ce sont les groupes-terrains de demain, différents et moins formels. Mais à force d'échanges, on a besoin de se voir et de voir le terrain. »

En d'autres termes, comme le synthétise, Philippe Arraou, « en matière de numérique, l'agriculture, comme de nombreux autres secteurs, est au milieu du guet. Le numérique ce n'est pas une question d'outils, c'est plus que cela : c'est un sujet de société dans son ensemble, une nouvelle ère digitale. » Une nouvelle ère que le Président du Groupe coopératif assure ne pas vouloir subir . « Le numérique est une rupture pour notre monde agricole, c'est là qu'il faut mettre la priorité. On se doit d'être agile et de s'adapter. Pour ça je crois beaucoup au réseau, à l'accompagnement des expériences et à la mise en synergie autour de nos données. »

Solène Méric
Solène Méric

Crédit Photo : Aqui.fr

Publié sur aqui.fr le 09/02/2018