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Edito | Le mal profond du rugby français

Une de plus, une défaite à Murrayfield pas déshonorante mais quand même une de plus. Ce n'est pas une affaire d'Etat...mais c'est bien plus grave, parce que le rugby fait partie de notre culture commune. Singulièrement de notre patrimoine régional, d'ici, où ont été écrites ses plus belles pages, du côté de Mont-de-Marsan, de Dax, de Bayonne et Biarritz, de Pau, d'Agen, de Bègles, de La Rochelle et celles, plus modestes, mais non moins riches de valeurs, de Riscle ou de Tyrosse, clubs dits formateurs parce que de leurs rangs partaient, vers les plus grandes équipes, des jeunes gens qui, de bonne heure, avaient été instruits de ce qui a fait la noblesse de ce sport, le geste. Cette façon de se passer le ballon ovale en évitant l'adversaire pour aller le déposer sur cet espace d'au-delà les poteaux, cette terre promise chère à feu Roger Couderc.

Las, le rugby français a oublié ce qui faisait sa force, son identité. Il faut parfois une chevauchée, comme celle du trois quart aile Thomas, ce dimanche à Murrayfield, pour s'en souvenir, croire que cela est encore possible. Ce le fût d'ailleurs, sous un entraîneur nommé Marc Lièvremont qui amena le XV de France, en 2011, jusqu'à la finale de la Coupe du Monde contre les All Black. Depuis, le rugby français s'est progressivement abîmé et s'abîme dans un univers qui, sous l'emprise du fric pour faire du spectacle, a transformé ce sport qui savait conjuguer la force, la détente, la vitesse, en sport de combat. Le mal est venu de l'hémisphère sud et de l'emprise de la télévision façon Murdoch qui a poussé à l'évolution violente avec tous les travers du sport professionnel de haut niveau: la musculation à outrance des joueurs et la prise de substances dopantes. Mais, attention, il ne faut rien en dire, une manière de loi du silence.

De temps à autre, cependant, un dirigeant plus courageux que les autres ose parler, entre déception et lucidité. C'est ainsi qu'au sortir du dernier championnat, de ce top 14 dont les enjeux économiques sont si lourds pour les perdants, en juin dernier, le président de l'UBB, de Bègles-Bordeaux, Laurent Marti, dans une interview à Midi Olympique, s'était dit "écoeuré par les phases finales". Traduction, par la pauvreté du jeu et soulignant, avec honnêteté, que le rugby était en train de fabriquer en quelque sorte des monstres. Ce même Laurent Marti qui, en toute logique, faisait part de sa colère il y a une semaine, au lendemain de France-Irlande, après la grave blessure du jeune joueur de Bègles Matthieu Jalibert lancé dans le tournoi à 19 ans. Le début de polémique qui s'en est suivi alors qu'un autre jeune joueur, de Toulouse celui-là, Antoine Dupont était blessé dans le même match, ne pouvait aller bien loin  parce que "politiquement incorrect", aux yeux d'une Fédération aux mains d'un président nommé Bernard Laporte.

N'empêche, le mal est profond et il ne lui suffira pas de changer l'entraîneur Jacques Brunel après avoir viré, comme un mal propre, son prédecesseur Guy Novès. Il ne suffira pas, non plus, de demander aux clubs de bâtir un projet de jeu avec les responsables de l'équipe de France. D'ailleurs, leurs premières réactions, à part quelques-uns, ont montré qu'ils ne s'en souciaient guère...Affaire de business.

Le mal s'insinue, en effet jusqu'au coeur du rugby des villages et, tel ou tel éducateur s'inquiète de voir arriver des jeunes soucieux de pratiquer ce sport parce qu'ils sont attirés par la violence qui s'en dégage, tandis que des parents commencent à se poser sérieusement la question: peuvent-ils encourager leurs enfants à rejoindre l'école de rugby, ce lieu longtemps défendu comme le creuset des valeurs partagées et du geste cultivé? C'est d'un grand choc moral, d'un examen de conscience sans tabou, dont le rugby français a besoin et, pour cela, il n'y a d'autre voie que de soutenir ceux qui ont le courage de dire.

Joël Aubert
Joël Aubert

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Publié sur aqui.fr le 11/02/2018