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Edito | Lendemain d'un orage dévastateur

Une fois n'est pas coutume : laissons de coté les débats, d'ailleurs non terminés sur le projet de loi agriculture et alimentation…. Qui, faisant suite aux fameux « états généraux de l'alimentation » doit inscrire, dans le marbre, le postulat que les agriculteurs vont enfin pouvoir vivre du revenu de leur travail !... maintenant que les distributeurs vont être tenus par le chiffre de 10% en tant que seuil de revente à perte. De toute façon, cela n'a de sens que lorsque l'agriculteur n'est pas ruiné, en l'espace de six minutes par un orage destructeur... Comme ce fût le cas ce 26 mai en début d'après-midi. Reportage en manière d'édito.

8h30 : petit matin blême sur la campagne du Nord Gironde. Du sol gorgé d'eau s'échappe une vapeur pesante qui semble porter, en elle, le lourd fardeau de l'orage dévastateur qui s'est abattu, avec ses tonnes de grêlons et la force de la mitraille, sur le vignoble qui s'étend du Haut-Médoc au Cognaçais. Un corbeau planté sur une culée d'acacia semble contempler le désastre et croasse comme si on lui avait arraché, sans sa permission, son vaste domaine d'envol et de nourriture, un troupeau de limousines s'est allongé sur la prairie qui longe la départementale, comme s'il fallait se resserrer, au lendemain du déluge, pour vérifier que personne ne manque à l'appel...La nature, comme à chaque lendemain d'une manière de cataclysme, semble encore pétrifiée par la force des éléments. Me reviennent ces sensations du petit matin de ce 27 décembre 1999 quand la tempête a pris en écharpe et anéanti la forêt, du Médoc à la Charente. Souvenir de ces grands pins brisés et vrillés jusqu'au cœur des fibres...

Je traverse Saugon, paisible bourgade du Blayais dont je sais qu'elle a été meurtrie ; la chaussée n'est qu'un tapis vert de feuilles d'arbres écrasées ; le long de la route qui conduit au petit village de Verdot les parcelles de vignes sont dépouillées de toute feuille et les puissances conjuguées de la grêle et de l'eau ont aplati, et comme enterrées, les feuilles au pied des ceps.

Hélas, il y a pire encore : l'immense étendue de vignes du château « Les Bertrands » à Reignac dont il ne reste, à perte de vue, que les ceps nus, les bois de taille au destin rompu, liés à leur fil comme si nous étions au cœur de l'hiver avec, ici et là, quelques verts rameaux sectionnés. Image terrible d'un désastre qui interdit, quasiment, d'ores et déjà, une taille porteuse d'une possible récolte en 2019. En route vers Marcillac, le fief des Vignerons de Tutiac, désormais plus grande cave coopérative girondine. Mêmes images de désolation et les premiers pulvérisateurs qui entrent en action pour traiter ce qu'il reste de végétation et quelques petites mannes qui allaient fleurir. J'ai décidé d'aller saluer les Camus, au Domaine de « Tout l'y faut », pour prendre la mesure des dégâts qui les frappent et leur témoigner de mon soutien. Nous supputons, Véronique Camus et moi, les si faibles espoirs de sauver quelques grappes accrochées à des chicots de rameaux. Comment, après le gel d'il y a un an, faire face à une nouvelle récolte sans ? Et la saison des asperges qui a été délicate, en dents de scie, et a démarré avec un mois de retard mais se prolonge heureusement; d'ailleurs les Camus ont fait exceptionnellement la cueillette le matin de ce samedi d'épouvante.

En route vers Mirambeau et une partie de ce vignoble charentais. Chamouillac, Courpignac, Soubran : autant de villages où l'orage a dévasté les parcelles, à perte de vue, en s'enfuyant vers l'est et Jonzac. Deux couples, parents et enfants, sortent des rangs de vigne, tête basse, au bord des larmes et je n'ai pas la force d'aller à leur rencontre. Sur cette belle départementale qui relie Montendre à Mirambeau, en remontant vers l'ouest, les traces du passage monstrueux s'estompent progressivement, non sans que l'on s'interroge sur l'état de champs de blé ou de colza battus par la pluie et la grêle. Le bilan sera très lourd. Mais il y aussi une autre forme d'urgence : une mobilisation solidaire pour conjurer de possibles drames humains.

Joël Aubert
Joël Aubert

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Publié sur aqui.fr le 27/05/2018