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Edito | Arrêtons ce rugby de mort!...

Louis Fajfrowski avait 21 ans et jouait trois quart centre dans l'équipe d'Aurillac. Il est mort, vendredi soir, après avoir quitté le terrain à la 60° minute à la suite d'un plaquage dont il avait semblé se remettre avant de succomber malgré le soutien médical. Cette mort dont l'enquête ouverte déterminera les raisons précises survient à l'orée d'une saison où quelques voix courageuses s'élèvent pour dénoncer la violence qui s'est emparée du rugby et dont un médecin expérimenté est de plus en plus le témoin. En effet, et c'est une terrible concordance de calendrier, l'une d'entre elles, celle du professeur Jean Chazal, neurochirurgien et doyen honoraire de la faculté de médecine de Clermont-Ferrand était sommée de se taire!... Cet éminent spécialiste s'est vu signifier par la Ligue nationale et la Fédération Française de rugby son éviction de l'Observatoire médical du rugby, il y a quelques semaines.

Dans l'interview qu'il a accordée à notre confrère de Midi Olympique, il pointe les responsabilités: " La Ligue et la Fédération n’ont pas encore pris les mesures suffisantes pour faire cesser la violence extrême du rugby. Ce discours ne leur plaît pas parce qu’il peut inquiéter des mamans et des papas, dont les enfants ont envie de faire du rugby. Ses dirigeants craignent une baisse du nombre de licenciés. Pourtant, il va bien falloir prendre les choses en mains et regarder la vérité en face : dans sa construction actuelle, la pratique du rugby n’est pas adaptée à un gamin de 15 ans, en plein développement ostéo-ligamentaire et cérébral. Cela présente trop de dangers. Ce n’est pas raisonnable. Et d'ajouter: " On va me répondre, après cette interview : "Les médias veulent du sensationnel et Chazal veut faire parler de lui." La vérité, c’est qu’en créant un Grenelle ou un observatoire médical, on se donne surtout bonne conscience. C’est de la communication, clairement. Et quand des experts du sujet, dont je fais partie, veulent approfondir, on les vire !"

Comment, au lendemain de la mort du jeune joueur d'Aurillac, à l'orée d'une saison où dans les médias il est si souvent question de se préparer " au combat", ne pas comprendre et donner toute sa place au cri d'alarme du docteur Chazal? Et pointer les dérives d'un sport qui, basculant dans le professionnalisme, s'est éloigné de plus en plus de ce qui en fait l'originalité: cette capacité à se passer le ballon ovale en évitant le plaquage de l'adversaire, conjuguant la force, l'adresse, la vitesse.  Et la geste qui en assurait la singularité. Un jeu où la France a longtemps excellé, cultivant une identité reconnue. Un jeu collectif vanté pour permettre une manière de quintessence de l'esprit d'équipe, trouvant son expression dans l'effort partagé, le coeur de la mêlée avec les gros costauds et l'envolée des coursiers des lignes arrière. Une école de la solidarité qui a longtemps convaincu beaucoup de parents d'accompagner leurs jeunes pousses à l'école de rugby. Des parents qui, aujourd'hui, non seulement doutent des valeurs véhiculées par ce sport mais commencent à en éloigner leurs chers petits.

Nous nous étions fait l'écho, ici, de ces inquiétudes et de ces changements, des témoignages qui nous parvenaient d'anciens joueurs ou d'éducateurs découvrant que le parti pris de la violence était en train de miner ce sport, que des jeunes avides d'en découdre, choisissaient le rugby pour cette perspective du combat qu'il leur offrait... la pire des évolutions qui nécessite plus qu'une prise de conscience...Un grand effort de pédagogie, une manière de révolution comme ose le dire Jean Chazal. L'ennui c'est qu'une pareille remise en question est politiquement incorrecte, au fond inacceptable, pour les dirigeants du rugby français, Bernard Laporte en tête qui a guerroyé pour décrocher l'organisation de la Coupe du Monde de rugby en 2023, la prochaine ayant lieu en 2019 au Japon. Les résultats du XV de France qui, notons le au passage, ne se sont pas améliorés depuis l'éviction sans égard de l'entraîneur Guy Novès, ne sont guère susceptibles, malgré le titre de champions du monde des moins de vingt ans, de pousser Laporte et les siens à prendre des initiatives pour poser la question de l'évolution de ce sport.  Une évolution que la France a subie après le bouleversement des règles auquel, il faut toujours le rappeler, la télévision et un empire comme celui du magnat australo-américain Rupert Murdoch, ont pris une part d'autant plus importante qu'en faisant évoluer le rugby vers le combat, ils ont contribué à en dénaturer la philosophie et l'esprit. L'universitaire bordelais Xavier Lacarce, dès 2009, dans un livre décoiffant pointait ces dérives catastrophiques. ( Vers l'hyperrugby éditions du Bord de l'eau)

Depuis, sous l'emprise du fric et de l'obsédante obligation des résultats, notre rugby s'est mis à fabriquer, ici et là, des joueurs augmentés qui ont dû plus que jamais soulever des tonnes de fonte dans les salles de musculation, quand il ne s'agissait pas de surcroît de prendre les anabolisants, en manière de complément. Et certain joueur, proposé au capitanat de l'équipe de France, est devenu, y compris avec la bénédiction des médias, l'archétype du joueur de demain. D'ailleurs, il suffit de lire certains comptes-rendus sidérants ou d'écouter les commentaires d'anciens joueurs, consultants sur les antennes, pour prendre la mesure d'un vocabulaire qui participe pleinement de l'essor de ce rugby, où le combat est devenu la référence absolue. Deux verbes font souvent recette: nettoyer et découper... Il en restera toujours quelque chose et, le plus souvent, le pire. Oui! C'est bien d'une révolution dont le rugby a besoin et la France, à cinq ans de la Coupe du Monde sur son sol, s'honorerait d'en prendre l'initiative.

 

Joël Aubert
Joël Aubert

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Publié sur aqui.fr le 12/08/2018