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Environnement | Sauver le Marais de Brouage, l’enjeu qui fédère politiques et agriculteurs

Le marais de Brouage

Sauver le Marais de Brouage. Cet impératif est devenu une évidence à la fin des années 2000 pour les adhérents des deux syndicats en charge de la gestion des marais, l’association syndicale des marais de Brouage-Marennes et celle de Saint-Agnant/Saint-Jean d’Angle (bassin de Rochefort). Au fil du temps, ses usagers observaient une forte dégradation du milieu naturel, accompagné d’une désertification progressive des éleveurs, entrainant dans un cercle vicieux la dégradation du milieu, avec l’envasement des canaux, l’assèchement des prairies et l’apparition d’invasif comme la jussie ou les ragondins.

L’enjeu n’est alors plus seulement agricole, il devient également sanitaire, avec la prolifération des moustiques, et environnementale, avec une perte conséquente de la biodiversité des marais, dont les oiseaux (migrateurs ou non).  La gestion de l’eau, à l’heure où le département connaît de plus en plus d’épisodes de sécheresse, devient également une problématique de premier ordre. La dégradation la plus emblématique du marais s’incarne alors dans l’envasement du canal de Broue, canal principal du marais, dont trente ans d’absence d’entretien finissent par empêcher l’alimentation normale de 8000 hectares de marais sur les 10 000 que compte le bassin. 

Les vaches maraîchines, dans une exploitation de Marennes

Race locale, la vache maraîchine a la constitution la plus adaptée pour paître dans les marais. Le Marais de Brouage compte 180 exploitations, dont les sièges sont éparpillés un peu partout dans les Charentes, jusqu’à Angoulême.

Un problème vieux de plus d’un siècle

A constater le cumul de problèmes, on pourrait croire que la situation du Marais de Brouage est inédite. Pourtant, il avait déjà connu des soucis et des conséquences identiques au XIXe siècle. Il avait fallu l’intelligence d’un homme, Charles-Esprit Le Therme, alors sous-préfet du bassin de Rochefort, pour comprendre les enjeux liés à un nécessaire entretien constant des marais. Confiant leur gestion à des syndicats, il rappela aux populations locales que le Marais de Brouage, bien que né de l’envasement de l’ancien golfe de Saintonge, avait été agencé par la main de l’homme et devait continuer de l’être pour exister. Les différentes activités humaines pratiquées au fil des siècles, de la saliculture au pâturage, ont contribué à façonner puis à préserver les 9 000 hectares de prairies d’aujourd’hui (un millier est en culture). Le marais de Brouage est actuellement l’une des plus grandes zones humides de la façade Atlantique, avec plus de 1500 km de canaux étendus de Marennes à Moëze, ce qui en fait l’un des réseaux hydrauliques les plus denses de France. Habitat et nurserie de nombreux animaux, dont des espèces rares ou menacées, il est reconnu zone sensible par le réseau Natura 2000. Le patrimoine bâti est également classé par l’Etat au titre de ses « qualités historiques pittoresques ».

Première étape : sauver le plus urgent

Face à ces nombreux arguments pour protéger le marais, les deux syndicats commencent par tenter de sauver le plus urgent, le canal de Broue. Associés à la communauté de communes du bassin de Marennes, ils répondent en 2011 à un appel à projet du Ministère de l’Ecologie dans le cadre de sa stratégie nationale pour la protection et le développement de la biodiversité. Appuyés par la préfecture et la DDTM, ils décrochent l’enveloppe de 500 000 € d’aides, versés par l’Agence de l’eau, pour réhabiliter le canal de Broue. 4 millions d’euros plus tard, dont un coup de pouce de la Région et du Département, le nouveau canal de Broue et ses 12km linéaires sont inaugurés en septembre 2018, après quatre ans de travaux. Mais ce n’est qu’une première étape dans la vaste campagne qui va s’engager sur la décennie à venir.

L'écluse du canal de Broue

Long de 12 km, les berges du canal de Broue ont été restaurées depuis l'ouvrage à la mer au lieu-dit écluse de Beaugeay, jusqu'au pont des Brandes. Le canal et ses deux canaux latéraux ont été curés, les berges redessinées et renforcées par 30 000 pieux en châtaignier, une géogrille en soutènement. 

Créer un Parlement pour faire s’exprimer tous les usagers

Entre temps, la prise de conscience a fait son chemin parmi les politiques, agriculteurs et autres usagers du Marais. En 2016, la communauté de communes de Marennes et la communauté d’agglomération Rochefort Océan (CARO) décident de porter de manière conjointe un projet de préservation des marais de leurs territoires, appelé Grand Projet du Marais de Brouage. Après avoir créée l’Entente Intercommunautaire des marais de Brouage, les deux collectivités mettent en place une feuille de route définissant trois axes d’actions : maintenir la gestion de la ressource en eau, soutenir l’activité d’élevage bovin et valoriser le patrimoine bâti.

Le projet est rapidement associé à tous les représentants des usagers du Marais de Brouage : le Comité Régional Conchylicole (CRC), l’association des chasseurs de Tonne, la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO), l’Institut National pour la Recherche en Agriculture (INRA), Nature Environnement 17,  le Centre permanent d'initiatives pour l'environnement (CPIE) d’Oléron, l’association des éleveurs du marais de Brouage, l’Agence de l’eau Adour-Garonne, mais aussi les acteurs du tourisme et de loisirs dont les activités sont liées au marais. L’Entente réunit pour la première fois ses 80 acteurs du marais le 29 juin 2018, dans le but de constituer ce qui s’appellera désormais  Le Parlement du Marais de Brouage. Objectif : que chacun puisse s’exprimer afin d’élaborer ensemble un plan de gestion, autour de thématiques comme la préservation du milieu, des ressources et de la diversité des activités humaines dans le marais, ainsi que l’avenir et la place de l’élevage sur ce territoire.

La préoccupation principale de l’Entente aujourd’hui  est d’« anticiper les réserves d’eau et préserver le marais du risque d’assèchement ». Car « le risque est réel », selon les élus. « Mais on ne fera rien sans une réflexion préalable avec une vision à long terme », prévient le président de la Cdc de Marennes Mickaël Vallet. Car les enjeux sont à la fois agricoles, aquacoles, environnementaux mais aussi économiques et touristiques. Le réseau hydraulique s’évacuant par le pertuis d’Antioche, la qualité de l’eau du marais a un impact direct sur celle du bord de mer de la Presqu’île d’Arvert et du bassin de Marennes-Oléron, touchant les activités ostréicoles et touristiques du littoral.

Territoire pilote de sauvegarde des zones humides

Si le projet est globalement en réflexion, des actions concrètes sont toutefois déjà menées concernant les problématiques urgentes comme des campagnes de lutte contre la jussie, les ragondins et autres espèces invasives. L’Entente s’apprête à signer en 2019 un Contrat Territorial Zone Humide avec l’Agence de l’eau Adour Garonne, devant aboutir à un programme d’entretien, de restauration et de gestion du milieu. Summum de la reconnaissance du travail effectué par l’Entente, le marais de Brouage a également été retenu par l’Etat comme site expérimental sur la gestion des marais, à l’instar des Parc naturel régional des marais du Cotentin et du Bessin (dans la Manche) et marais de la baie de Somme. L’Entente et son Grand Projet s’étaient portés candidats suite à la publication en juillet 2017 d’un rapport intitulé « Préservation de l’élevage extensif, gestionnaire des milieux humides » et d’un appel à projet émanant des ministères de l’Agriculture et de l’Environnement.

Un soutien de la Région

Alain Rousset le 10 janvier en visite à Brouage

Alain Rousset en visite à Brouage le 10 janvier, entouré des élus locaux, la vice-présidente en charge de l'agriculture Françoise de Roffignac, le maire de Hier-Bouage Michel Petit et le président de la CdC de Marennes Mickaël Vallet.

Venu en visite en Charente-Maritime ce 10 janvier, le président de Région Alain Rousset  s’est longuement fait expliquer les tenants et les aboutissants du Grand Projet du Marais de Brouage. Un dossier qu’il a jugé « passionnant », assurant aux élus et aux représentant du Parlement le soutien de la Région dans cette affaire. Le Grand Projet est d’ailleurs inscrit dans le Contrat de dynamisation et de cohésion de territoire signé cette même date entre la Région et les Pays de Marennes-Oléron, Rochefort Océan et Royan Atlantique. « Vous avez eu l’intelligence de protéger sans sanctuariser », a félicité Alain Rousset, épaté par le système de gouvernance dessiné par le Parlement du Marais de Brouage. Il a invité ses protagonistes à aller plus loin en rédigeant au plus vite une charte (en cours de réflexion, prévue à l’horizon 2020) qui pourrait s’appliquer à l’ensemble des marais de Nouvelle-Aquitaine. « Elle pourrait devenir une base d’intervention de la Région », a évoqué Alain Rousset, « Ca vaudrait le coup d’avoir un projet agro-écologique commun ». Il imagine déjà l’éventualité de fédérer tous les marais néo-aquitains « pour avoir plus de poids pour porter les dossiers à Paris ou à Bruxelles ».

Se tournant vers les élus du Département de la Charente-Maritime, porteurs d’un projet de Parc Naturel Régional (PNR) dans lequel s’inscrit le marais de Brouage, Alain Rousset a prévenu : « Le PNR ne doit pas servir à faire du saupoudrage mais doit être un véritable outil de protection agro-environnementale […] Je ne veux pas reproduire les erreurs du passé de certains départements », a-t-il déclaré, en précisant la nécessité de maintenir une agriculture extensive de qualité et de mettre en place une maîtrise du foncier pour éviter la perte des terres arables et l’urbanisation galopante. « A terme, l’accroissement de la démographie et la demande du public en produits issus de cultures extensives va nous confronter à des problèmes alimentaires, donc il faut arrêter l’étalement urbain et accompagner la création d’entreprises agricoles car les reprises se font de plus en plus par des néo-ruraux. De notre côté, on travaille déjà avec la SAFER pour sanctuariser les terres arables ».

Anne-Lise Durif
Anne-Lise Durif

Crédit Photo : Archives Anne-Lise Durif

Publié sur aqui.fr le 13/01/2019