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Culture | L'actualité du roman noir : Dans l'ombre du brasier

Hervé Le Corre : Dans l’ombre du brasier- Rivages/noir-  492 pages-22,5 €- janvier 2019-

Ce roman historique se déroule à un moment charnière de l’histoire de la France, temps suspendu, magnifié, celui de la Commune de Paris et plus précisément du jeudi 18 mai au dimanche 28 mai 1871, derniers jours de l’insurrection politique. Sur le choix de ce cadre historique, on rappellera ce qu’un autre auteur de noir, Antoine Chainas, fait dire dans son dernier ouvrage- Empire des Chimères à un personnage inventeur d’un jeu de rôle : « Pour adapter mon jeu aux particularités locales, je me suis inspiré du modèle de la Commune : une période historique qui bénéficie d’un pouvoir d’évocation puissant dans l’inconscient collectif des Français ».

De fait, c’est une fresque saisissante par son empathie avec les acteurs et sa force narrative que propose Hervé le Corre : au moment où les Versaillais, progressant petit à petit dans la ville, détruisent au canon et à la mitraille, les unes après les autres, les barricades élevées et fortifiées par les troupes fédérées. Dans ce récit polyphonique, l’avancée versaillaise est vue bien sûr du côté des Communards : trois soldats, Nicolas Belloc et ses 2 compagnons, mènent au début du roman une opération de francs-tireurs derrière les troupes ennemies ; pendant que Caroline l’amie d’Antoine, ambulancière de son état, soigne les blessés ; de son côté Antoine Roques, artisan relieur, prend à cœur ses fonctions de délégué élu à la Sûreté dans sa mairie de quartier du Xème arrondissement. Henri Pujols, le tueur en série de l’homme aux lèvres de saphir (éditions Rivages 2004) réapparaît pour enlever des jeunes femmes, dont Caroline, sa dernière victime. Nicolas et Antoine se mobilisent pour la retrouver.

C’est une trame littéraire particulière, un pari stylistique et narratif que cette « Ombre des brasiers ». Le romancier bordelais tient fermement l’intrigue du récit historique : les communards se battent dos au mur des barricades, sans illusion sur l’issue du combat face à un ennemi supérieur en nombre et en puissance de feu. C’est la reconquête lente, méthodique, sanglante, sans quartier, maison après maison, porche après porche des « lignards » ; c’est le rappel du rôle de ces multiples barricades (dont on rappellera qu’elles firent l’objet d’un décret paru au journal officiel de la Commune qui en détaillait la construction) qui freinent la progression des Versaillais. On y voit aussi la vie « quotidienne » dans les appartements assiégés, les caboulots où on tente de se restaurer et boire un coup, tout est narré dans le détail ; or c’est une force du livre que de raconter d’une manière qui n’est chaque fois, ni tout à fait la même, ni tout à fait une autre, les mille et un aléas sanglants et répétés du siège, l’odeur de la mort et de la pourriture, les cris et la fumée, l’héroïsme et la lâcheté. Descriptions aussi vives et colorées que des tableaux, comme cette nuit mélange de relâche et de qui-vive : « les becs de gaz sont éteints et la nuit se répand comme une brume depuis toutes les encoignures, les soupiraux, les ruelles où cavalent des rats... ». Surtout, à travers ces destins tragiques, l’auteur assemble petite et grande histoire qui se rejoignent et se recoupent : la recherche de la jeune femme s’avère aussi périlleuse, voire incertaine que l’issue de la lutte des Communards. Ces hommes, Nicolas et Antoine, ne sont pas plus sûrs de retrouver la jeune femme que de vaincre les Versaillais ; et pourtant ces combats aussi désespérés soient-ils, il faut les mener.

On n’en dira pas plus sur leur issue, sinon pour dire qu’une aurore est, à nouveau, possible. Au passage, on pourra remarquer comment la fin violente de certains personnages est comme dissoute dans une espèce de nécessité historique sobrement décrite : « le coup qu’il ressent à la tempe le foudroie et il n’est plus rien pour lui-même » ; comment d’autres évoluent, partagés entre la camaraderie d’une lutte de plus en plus sans issue et la recherche d’un bonheur à soi, malgré tout. Nimbé d’une mélancolie qui fait dire à Antoine, s’adressant à sa femme « dis-leur à leurs enfants que ce que j’ai entrepris est bien plus grand que moi. Dis-leur ce que c’est que cette Commune de Paris. C’est pour eux. Pour tous les gamins du monde. Et que ça mérite qu’on se batte même si ça fait mal à en crever. », le livre toutefois n’évite pas le lyrisme un peu facile. Peut-être est-ce-là l’expression désespérée de ce corps à corps, qui est aussi corps à cœur permanent entre la vie et la mort, et qui donne cette dimension profondément émotionnelle à ce dur roman.

 

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : La Machine à Lire

Publié sur aqui.fr le 25/01/2019