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Culture | Jason Steinhauer, l'histoire contre les "fake news"

Jason Steinhauer

Le 13 février, l’historien américain Jason Steinhauer était présent à Sciences Po Bordeaux dans le cadre d’une conférence sur les « fake news » et la « fake history », l’histoire erronée. Directeur du centre de recherche Lepage en Pennsylvanie, il cherche à comprendre ce qui amène à la multiplication de ces fausses nouvelles et leur impact sur l’histoire.

Devant les étudiants de Sciences Po Bordeaux et de l’Université de Bordeaux, Jason Steinhauer, de l’université Villanova en Pennsylvanie, a mis en avant l’existence d’un phénomène global. Impossible d’échapper aux « fake news ». Elles touchent aussi les historiens. « Lorsque l’on a de mauvaises informations sur le passé, elles influencent nos décisions actuelles », explique-t-il. À l’ère de la société numérique, Jason Steinhauer rappelle le constat impressionnant du nombre de données transmises chaque minute sur internet : 473 000 tweets, près de 13 millions de SMS, 3,8 millions de recherches Google ou encore 4,3 millions de vidéos regardées sur Youtube. Plus besoin de se demander comment l’information circule aussi rapidement.

De l’ère de la communication de masse à la communication individuelle

« Nous sommes passés dans une ère de communication de masse individuelle », énonce Jason Steinhauer, reprend une théorie de Manuel Castells. Aujourd’hui, ce que nous partageons sur les réseaux sociaux définit notre identité. Nous définissons via ce que nous relayons l’image que nous voulons donner de nous-mêmes, d’un point de vue politique ou encore culturel. Ce que nous transmettons est « moi, je pense cela ». « Un mot définit cette ère. Pour preuve, il a été élu mot de l’année 2013. C’est le selfie » décrit Jason Steinhauer. L’individu est au centre de la communication et la circulation d’informations vraies ou fausses devient un enjeu politique et historique.

Wikipédia est le début de ce processus. Jason Steinhauer prend l’exemple d’un blizzard qui a touché la côte est américaine en janvier 2016. « Le blizzard a frappé le pays le 22 janvier. La page Wikipédia à ce sujet a été créée le 20 janvier ». Désormais, il faut écrire une première version de l’histoire avant même qu’elle ne produise et alors que personne ne prédit l’avenir.

Le journalisme est forcément touché par cette transformation. De multiples facteurs entrent en jeu, mais un retient particulièrement l’attention : l’explosion de la communication visuelle. Le pouvoir de l’image, quand le journalisme se focalise la plupart du temps sur celui des mots. Autre problème : la recherche de sources multiples. Aujourd’hui, une source qui n’est le fruit que d’un seul auteur est automatiquement rejetée par la plupart des adolescents américains, selon Jason Steinhauer.

« Quatre éléments sont remis en cause : l’auteur unique, la linéarité, la figure d’autorité et le texte. Or, ce sont les quatre principales composantes du journalisme tel qu’on le connait actuellement ». Il y a une suspicion permanente. Quelque part, c’est une bonne chose, car « c’est la démocratie, discuter, négocier, confronter les opinions. Mais il faut être vigilant ».

La démultiplication des « fake news » répond à une envie de certains de se faire de l’argent. Tout simplement. Dans d’autres cas, c’est au départ de l’ironie mal comprise qui a donné lieu à la diffusion d’une « fake news ». Mais ces ironies initiales, leurs auteurs y ont pris goût, et se sont mis volontairement à propager de fausses nouvelles, sans second degré cette fois-ci.

L’histoire à l’ère numérique : un enjeu irrésolu

En bon historien, il rappelle l’enjeu autour de la preuve historique des événements : « Il y a une différence entre le passé et l’histoire. Le passé, c’est tout ce qui s’est déroulé jusqu’à maintenant. L’histoire, c’est ce dont nous avons des preuves, et c’est la façon dont on choisit d’articuler entre eux des événements dont nous avons la preuve ». Mais comment conserver les preuves de ce monde tout numérique ? Conserver le texte semble envisageable, mais que faire des vidéos, des GIFs, des créations propres au format internet ? Où les stocker ? Qui pour financer cela ? Une myriade de questions dont personne n’a encore les réponses.

L’histoire, c’est aussi faire preuve d’humanité. « Lorsqu’on crée une fausse nouvelle, on manque de respect aux gens. C’est irrespectueux de mentir, c’est égoïste. Cela signifie que l’égo de l’auteur surpasse sa considération pour les autres ». Les fake news sont pour l’intervenant du jour des actes déshumanisés. C’est pour cela que le « fact-checking » existe. Vérifier les faits qui attestent de l’existence d’un événement permet de prouver aux gens des choses, mais nul ne changera leur façon de penser. La seule chose que nous pouvons tous faire, c'est « être transparents sur nos méthodologies de travail ». Tout ce qui est passé ne fait pas histoire. 

Mais Jason Steinhauer reste optimiste sur l’avenir du journalisme : « Les médias vont s’ajuster et s’adapter à cette transformation. Et beaucoup plus vite que nous, les historiens ».

Marianne Chenou
Marianne Chenou

Crédit Photo : Marianne Chenou

Publié sur aqui.fr le 14/02/2019