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Culture | L'actualité du Roman Noir : Né d'aucune femme

Bouysse : Né d’aucune femme- La manufacture du Livre- 334 pages- 20, 9€- Novembre 2018- 02/19

Le nouveau roman de l’écrivain corrézien Frank Bouysse nous fait retrouver la vigoureuse beauté de sa prose, alliée à l’âpreté du sujet1. Tout commence avec le texte que Gabriel, un prêtre, tel un moine copiste des temps anciens, recopie avec un mélange de respect (quant à la forme) et de terreur (quant au fond) : une jeune paysanne de 14 ans, Rose, est vendue par son père, Onésime, à un riche fermier, maître de forge ; abominablement despotique, ce criminel soumet l’adolescente, pour obtenir d’elle une descendance, avant qu’elle ne soit reléguée dans un asile.

Le récit des souffrances de la jeune fille alterne avec d’autres voix, cette disparité entraînant parfois une dommageable rupture de ton du récit. Des voix en général compatissantes mais peu agissantes : Edmond le valet du domaine, paralysé par le poids de lourds secrets, Onésime, taraudé par la culpabilité, et plus tard la mère de Rose, tétanisée par le malheur familial. Mais l’essentiel n’est pas dans la trame de cette histoire, qui, peut-être, connaitra une fin heureuse. La première défense pour Rose commence avec la fascinante découverte sur une page de journal d’« un autre genre de faim qui n’en finirait plus de grandir. Une faim des mots. » Car le vrai sujet du livre, c’est comment le texte de l’écrivain véhicule l’histoire et comment il suscite aux yeux du lecteur de superbes images. Les tous premiers chapitres font émerger les mots d’une sorte de chaos originel, s’alignant et s’organisant pour faire sens, tisser déjà des correspondances et happer notre curiosité.

On pourra aimer ici la description du ciel, la nuit :« la lune brillait comme un soleil sur fond noir, un soleil femelle qui aurait accouché de petits éclats brillants éparpillés partout autour de lui, comme un immense troupeau d’enfants veillés par une mère immobile incapable d’amour. », là la description physique de la pénitente apportant le secret de Rose lorsqu’elle est reçue en confession par Gabriel : «  Je tentais de dessiner un profil entre les losanges marquetés, devinant une paupière battant à intervalles irréguliers, l’arrête d’un nez planté dans l’ombre, un menton irisé de bribes désordonnées de lumière, des lèvres tremblantes que j’imaginais bousculées par trop de mots à trier, pour dire l’essentiel, noyer les inutiles afin de sauver tous les autres.» Tout mot fait sens de manière splendide et évidente, qu’il s’agisse de la dure condition des paysans dans cette France rurale du XIXème ; ou du rapport charnel avec les animaux, ici une superbe jument, Artémis, sensuellement montée par la jeune fille, là l’expression d’une familiarité refoulée d’Onésime avec son élevage de porcs. Parfois encore, Rose joue avec l’abstraction, exprimant l’injustice de sa vie prise entre deux éternités, l’une avant sa naissance et l’autre après mort « j’étais coincée entre deux éternités...Vivre c’est précisément être coincée entre deux éternités, la première qu’on a jamais eu à choisir et la deuxième qui est l’œuvre de Dieu, à ce qu’on dit ». Ne manquez pas de lire Né d’aucune femme.

Frank Bouysse sera à la librairie Préférences à Tulle, 11 place Clément Simon jeudi prochain 21 février pour présenter et dédicacer son livre.

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : La Machine à Lire

Publié sur aqui.fr le 21/02/2019