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Culture | Un Roman Noir pour l'Eté : Les Mains Vides

Valerio Varesi : les Mains vides (A mani Vuote 2005 traduit par Florence Rigollet) - Agullo noir-259 pages- avril 2019- 21 euros

Le commissaire Soneri officie en général dans sa ville bien -aimée de Parme. Les éditions Agullo (implantées à Villenave d’Ornon) ont entrepris de publier l’intégralité des enquêtes de ce policier (il y en a à ce jour une quinzaine), il vaudrait mieux dire les aventures tellement ses manières professionnelles sont assez peu conventionnelles et témoignent d’une singulière personnalité, forte et indépendante. 

Avec « Les mains vides », débute la 4ème affaire éditée en France : elle commence avec l’assassinat d’un commerçant, dont il apparaît vite que ses activités légales cachaient une montagne d’affaires illicites. Citons pêle-mêle le blanchiment d’argent sale venu de sa famille liée à la mafia calabraise, le trafic de cocaïne lié à un autre gang, albanais d’origine, en train de s’implanter en ville, sans oublier les prêts d’usure, voire la liaison homosexuelle entretenue avec une petite frappe qui le fragilisait. Cela fait peut-être beaucoup, mais c’est à l’image des transformations socio-économiques à l’œuvre dans la ville.

Car c’est là que gît le fond du problème : ces mutations délétères ravagent la ville, analyse Soneri. Ainsi, l’arrivée massive de ces capitaux augmente la fièvre immobilière. C’est une entreprise qui en fait les frais, la Forneria Duomo, dont les ouvriers manifestent dans une indifférence de plus en plus générale contre le démantèlement de leur outil de travail : « la ville appartenait désormais aux spéculateurs qui passaient l’histoire comme des rouleaux compresseurs en broyant les vies de ceux qui se trouvaient sur leur chemin » peste le commissaire. Mais ce sont aussi des couches plus anciennes du crime organisé qui sont à leur tour atteintes : comme Gerlanda un usurier qui a la haute main sur de troubles circuits financiers, au physique d’ogre dont le « crâne rasé à blanc avait la brillance opaque du marbre », qui impressionne et dans le même temps fait enrager le commissaire : « Il se sentait intimidé par cet homme qui possédait quelque chose qu’il n’avait pas. Mais, en même temps, il réveillait son instinct anarchiste, ennemi de toute forme d’arrogance et d’autorité ». Mais ce Gerlanda chute à son tour devant les entreprises mafieuses. Voilà Sorneri témoin impuissant, « je ne reconnais plus cette ville je n’arrive plus à la prévoir, cette mutation génétique d’un terrible virus nourri par les affaires, qui empoisonne la politique avec la corruption » plus encore, le voilà désabusé : « son métier lui donnait de plus en plus le sentiment de ne servir à rien. Cette tentative quotidienne de mettre de l’ordre, de ramener les choses à leur point d’équilibre lui donnait l’impression d’un travail de Sisyphe. » Il est malheureux pour sa ville dont il se rappelle le glorieux passé- la résistance au fascisme mussolinien, les armes à la main-. Cette ville qu’il arpente pour les besoins de son enquête, de jour et de nuit. Surtout de nuit car la ville est livrée à une chaleur écrasante et délétère, en ce début de mois d’août, comme une image symbolique d’une cité à bout de souffle et sans défense : « dans la touffeur de l’été, Parme ressemblait à une vieille dame souffrante étendue sur les rives de son torrent à sec. »

De ce sombre tableau, on retiendra la rage froide qui habite le commissaire, lucide et impuissant; s’il fallait puiser dans le patrimoine universel du roman noir, on pourrait dire que Soneri est un lointain croisement du personnage du roman de l’italien Sciascia, le Jour de la chouette, ce brigadier des carabiniers s’épuisant dans sa lutte contre la mafia sicilienne, avec le détective Marlowe imaginé par l’américain Chandler, ce preux chevalier moderne à l’assaut des torts du monde hollywoodien. Comme pour mieux se concentrer sur la personnalité de son héros, Varesi est avare de renseignements sur son physique, son histoire, ses goûts. Tout juste sait-on qu’il porte la moustache, qu’il atteint la quarantaine, qu’il fume des cigarillos toscans, et que ses habitudes de fin gourmet le font pester contre la mal bouffe des restaurants de parvenus. S’il n’y avait pas sa compagne, l’avocate Angela, qui le renseigne sur le pouls criminel de la ville et lui apporte le soutien d’une liaison heureuse que lui resterait-il ? Sa conscience et pour le lecteur l’attrait d’une figure d’enquêteur tragiquement attachante.

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : La Machine à Lire

Publié sur aqui.fr le 24/06/2019