Aqui.fr - Une publication d'Aqui!Presse Aqui.fr - Partageons l'information en Nouvelle-Aquitaine et bien au delà

Culture | Angoulême : vent de rébellion à la cérémonie du festival de la BD

Lors de la cérémonie de remise des fauves, une cinquantaine d'auteurs sont montés sur scène pour protester contre leurs conditions de rémunérations

C’est la remise du prix Goscinny, le 2e de la soirée des Fauves le samedi soir, qui a tout déclenché. Le duo Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann, récompensés pour « Le Dernier Atlas », ont fait monter les auteurs de bande-dessinée présents dans la salle, s’emparant littéralement du déroulement la cérémonie durant quelques minutes. Le duo a lu un texte devant une assemblée composée notamment d’éditeurs et d’élus, provoquant tantôt rire ou malaise. Ce coup d’éclat faisait suite à plusieurs manifestations jeudi et vendredi, durant le festival. Une dizaine d’auteurs s’était également rassemblée devant le théâtre, juste avant l’ouverture de la cérémonie.

« De nombreux auteurs et autrices ne sont pas là ce soir car ils ont arrêté ces deux ou trois dernières années, écœurés par une réforme rare faite sans concertation qui les fragilisent sous prétexte de les protéger », ont introduit directement Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann, rappelant certaines conséquences directes : des difficultés à faire reconnaître son statut et ses droits auprès de l’URSSAF ou encore des propositions de collaboration au forfait – « Moins de 4000€ pour un album de 200 pages et deux ans de travail. C’est le cas de certains albums de cette sélection - qui parmi vous accepterait ça ? », a interpellé le duo, rappelle que la BD française est une des plus riches et des plus créative du monde. « Chacun de ces auteurs permet de faire vivre 15 autres emplois à l’année tout au long de la chaine du livre : la fabrication, l’édition, la promotion, la diffusion, les libraires. Si les auteurs disparaissent ou que la profession les rends invisible, c’est toute la profession qui disparaît et avec elle la totalité des autres métiers du livre ».

Les deux auteurs récompensés ont énuméré plusieurs réclamations des auteurs : des rendez-vous réguliers avec les ministères concernés ; la mise à profit du rapport Racine ; la prise en considération du rapport du SNAC, de la Ligue des Auteurs et des autres syndicats du secteur ; un partage des revenus des albums plus favorables aux auteurs, « soutenu jeudi par Emmanuel Macron » ; une revalorisation du statut d’auteur « en fonction de leur singularité », et que ces mesures soient applicables à court terme. « De nombreux auteurs et autrices sont dans une situation d’urgence absolue », a justifié le duo, rappelant que 53% d’entre eux vivent avec moins que le SMIC et que 26% vivent sous le seuil de pauvreté, alors que la filière de l’édition est florissante. Les auteurs ont également fait passer le message qu’il serait bon que les prix du festival soient assortis d’une récompense financière.

« Faire de l’année de la BD une année de lutte et de construction »

A ceux qui argumenteraient que le rouleau compresseur du marché ne sert qu’à faire le tri entre le bon grain et l’ivraie artistique, Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann opposent la nécessité du temps et d’un vrai retour du mécénat. « Si Goscinny est connu dans le monde entier aujourd’hui, c’est parce qu’il était talentueux mais s’il avait suivi la seule loi du marché, dont on nous rabâche qu’elle distingue les bons des auteurs ratés, il serait probablement resté anonyme parmi les anonymes », estiment-ils, rappelant que Goscinny, alors qu’il était inconnu et précaire, avait claqué la porte de la maison d’édition qui l’employait pour protester contre ses conditions d’emplois : « Il lui a fallu du temps pour aboutir à un succès artistique et commercial, tel qu’Astérix ». A leur sens, les éditeurs doivent jouer un rôle de repérage, de financement et de promotions des futurs talents. « Notre combat n’est pas contre les éditeurs, mais c’est un combat qui exigera, en plus des actions du gouvernement, qu’ils acceptent de faire des gestes en notre faveur. Il va falloir faire vite, si la filière veut continuer à exister », préviennent Gwen de Bonneval et Fabien Vehlmann, conscients que les débats seront longs, car « ce combat s’inscrit dans une lutte beaucoup plus large concernant la société toute entière et visant à moins d’inégalités ». Les deux lauréats ont conclu en appelant tous les auteurs - scénaristes, illustrateurs, coloristes- à poursuivre les mouvements de contestation tout au long de l’année, au gré des festivals « pour faire de l’année de la BD une année de lutte et de construction».
Eux-mêmes se sont engagés à ne pas revenir au FIBD l’an prochain si rien ne changeait d’ici là : « Tant que la situation des auteurs et autrices n’évoluera pas d’une manière visible, et que ce milieu continuera à célébrer ses chiffres de vente sans rien changer à ses habitudes, nous n’irons plus à Angoulême en 2021 ni les années suivantes ».

Le mot du festival :

Pour l’organisation du FIBD, qui a tenu sa conférence de presse de bilan le 2 février au soir, « la venue du Président de la République et du Ministre de la Culture aura fortement marqué cette édition du Festival. Elle aura été l’occasion d'instaurer un dialogue direct avec les auteurs et les éditeurs […] Les propos du Chef de l’État ont aussi été porteurs de promesses relatives à sa volonté d’initier et de mettre en œuvre, rapidement, une action à la fois globale et concrète en direction des auteurs – notamment en regard de la situation précaire dans laquelle nombre d’entre eux se trouvent ». Le festival se félicite dans le même temps que « les auteurs aient eu l’occasion de s’exprimer tout au long du Festival dans le cadre de concertations directes avec les pouvoirs publics et sous forme d’initiatives spécifiques : décision de « lever le crayon » des dédicaces le vendredi, intervention sur la scène de la Cérémonie de remise des Fauves le samedi. » La prochaine édition se tiendra du 28 au 31 janvier 2021.

Les lauréats et les membres du jury à l'issue de la cérémonie

 

Les auteurs récompensés lors de cette 47e édition :

Le Grand Prix (couronnant une carrière) : Emmanuel Guibert

Le Fauve d’or : Révolution (Actes Sud - l'An 2), de Florent Grouazel et Younn Locard

Les Fauves d’honneur : Nicole Claveloux, Yoshiharu Tsuge et Robert Kirkman

Prix de la série : Dans l’abîme du temps (Rakuten), Gou Tanabe et HP Lovecraft

Prix de la révélation (a un jeune artiste ayant moins de 3 albums) : Lucarne (L’Association), de Joe Kessler

Fauve Polar SNCF : No direction (Sarbacane), d’Emmanuel Moynot

Fauve du Patrimoine (pour une réédition d’une BD de 5 ans et plus) : La main verte et autres récits (Cornelius) de Nicole Claveloux

Fauve de l’audace :  Acte de Dieu (Ici même) de Giacomo Nanni

Fauve BD Alternative : Komikaze, d’un collectif d’auteurs croates

Prix Découverte (Jeunes Adultes) :  Tigre des Neiges (Lézard Noir), tome 4, d’Akiko Higashimura

Prix spécial du jury (présidé par Marion Montaigne) : Clyde Fans (Delcourt), de Seth

Fauve du Public (jury d’auditeurs France Télévisions) : Saison des Roses (FLBLB), Chloé Wary

Anne-Lise Durif
Anne-Lise Durif

Crédit Photo : Anne-Lise Durif

Publié sur aqui.fr le 03/02/2020