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Culture | Bordeaux : dans les coulisses du Cartoon Movie

Cartoon Movie 2020

66, c'est le nombre de projets de films d'animation sélectionnés cette année pour bénéficier d'une présentation lors de la 22ème édition du salon Cartoon Movie, qui réunit du 3 au 5 mars plus de 800 professionnels de l'industrie au niveau européen et international pour y découvrir des films ou des extraits en avant-première. Parmi eux, 23 sont français. C'est la quatrième fois que le Cartoon Movie est organisé à Bordeaux. On est allés à la rencontre de son directeur et de deux responsables de l'un des quatre films soutenus cette année par des fonds régionaux. Immersion dans un petit monde qui a des choses à montrer.

En matière d'animation, la région Nouvelle-Aquitaine a son mot à dire. Selon une étude publiée par Audiens en 2019 sur l'implantation des studios d'animation sur le territoire national, on recensait 40 studios de plus en dix ans, principalement en Île-de-France (75% de la masse salariale à Paris et dans les Hauts-de-Seine en 2018 contre 79% en 2008) mais la Charente, principalement dopée par le pôle image d'Angoulême, confirme sa place grandissante : elle est passée de 9% à 16% du nombre d'établissements entre 2008 et 2018 (et de 6 à 10% de la masse salariale). En janvier 2019, Bordeaux a été invitée (après Angoulême l'année d'avant) au festival Animation First à New York pour y présenter la production des studios locaux. L'implantation locale du Cartoon Movie a d'ailleurs su fédérer assez largement depuis son arrivée à Bordeaux en 2017.

Créé en 1999, le salon a permis d'accompagner, selon les chiffres officiels, 325 films pour un budget total de 2,1 milliards d'euros. Dans la sélection des 66 projets, quatre sont soutenus par la région, tout comme en 2019. L'an dernier, la sélection annuelle était composée principalement de comédies familiales mais aussi d'environ 20% de films à destination des "jeunes adultes". Pour Marc Vandeweyer, directeur général du Cartoon Movie, l'équilibre est recherché "entre des films très commerciaux et des recherches graphiques ou artistiques plus originales qui permettent à des "Ma vie de courgette" (815 000 entrées) de se faire et d'avoir du succès. Il y a aussi des films commerciaux, les distributeurs l'attendent et l'Europe doit montrer qu'elle sait faire. Le Cartoon permet aux producteurs de financer plus vite leurs films, trouver des co-producteurs et une distribution qui s'améliore et couvre plus de territoires. La plupart des films présents ici sont distribués partout en Europe, parfois au-delà. C'est un évènememt qui attire les distributeurs. Le fait d'amener le projet en amont de son développement accroit la qualité générale du film, puisque les critiques sont là dès le début". 

Genèse d'une jeunesse 

C'est le cas, par exemple, pour "Calamity, une enfance de Martha Jane Cannary", film d'animation réalisé par Rémi Chayé, déjà remarqué en 2016 pour son premier film "Tout en Haut du monde" qui avait obtenu plusieurs récompenses, dont le prix du public au festival d'Annecy en 2015. Calamity fait partie des quatre projets financés par des subventions régionales, premier fonds de soutien en France à la production d'animation (3 millions d'euros en 2018 dont 1,25 millions d'euros du département de la Charente). Cette année, "comme un cadeau au Cartoon Movie qui nous a accompagné dès le début du projet", cinq ans auparavant, les producteurs de Calamity ont montré les seize premières minutes du film qui sortira en salles de 14 octobre prochain. Il est le fruit d'une production franco-danoise par les sociétés Maybe Movies (déjà derrière Zombillenium, l'adaptation de la BD d'Arthur de Pins) et Norlund (Tout en Haut du Monde et Le chant de la mer). Comme son nom l'indique, le film se base sur le personnage, souvent romancé, de "Calamity Jane", l'un des personnages centraux de la conquête de l'ouest américain. C'est d'ailleurs bien en amont de sa propre légende que le scénario du film a décidé de traiter le personnage.

Cartoon Movie 2020

Henri Magalon, producteur chez Maybe Movies, précise d'ailleurs être "parti d'une envie : celle de refaire un film avec la même équipe que pour "Tout en Haut du monde". Rémi Chagnier m'a présenté ce personnage historique que je connaissais assez peu,  en dehors de Lucy Luke. C'est un personnage qui, historiquement, a réinventé mille fois sa légende, on s'est dit que ça nous donnait la légitimité d'inventer sa jeunesse, sur laquelle il n'y a que très peu de traces. On a situé le film entre deux dates : son départ de l'Est américain et son arrivée dans l'Ouest, on a inventé son état d'esprit, son envie de liberté. C'était l'idéal pour parler du rôle et de l'image de la femme dans notre société. On a d'abord cherché à réunir les talents créatifs duplicables, les équipes qu'on connaît, avant d'aller chercher des financements régionaux, on voulait fabriquer le film au maximum en Europe et en France". Le coût du projet, estimé à huit millions d'euros, sachant que selon le CNC, la moyenne d'un "devis" pour un film d'animation français était de 5,9 millions d'euros en 2017. 

"Gros espoirs"

Les petites mains derrière ce film d'animation aux décors très stylisés (un peu comme une peinture de Monet stylisée, sans contours) viennent en partie... d'Angoulême. C'est le studio d'animation 2 minutes, composé en tout de 150 personnes, dont la moitié sont basées dans l'un des fiefs de la bande dessinée, qui ont travaillé durant cinq ans à la création de Calamity. Réparti entre Paris, Angoulême, la réunion, la Chine et le Canada, le studio d'animation n'est pas la première expérience de Jean-Michel Spiner, son président, déjà derrière la création du studio Toutenkartoon. "On s'est installés à Angoulême en 1995, au début du Pôle Image, qui a su rapidement créer de la formation et faire venir des entreprises. On sent que la volonté politique a perduré depuis 25 ans. Malgré les changements éventuels de majorité, il y a un fil conducteur qui perdure. Pour ce projet là, ce qui était séduisant, c'était d'avoir une héroïne féminine forte qui défendait une indépendance".

Interrogé sur les avantages de sa présence au Cartoon Movie, Jean-Michel Spiner affirme que le petit monde de l'animation sait où se retrouver. "Les gens qu'on voit ici, on les croise aussi à Annecy, à Toulouse. Se voir fréquemment, ça permet d'alimenter des réflexions communes sur des projets et de monter des partenariats. En ce moment, on est avec une société italienne et une danoise sur deux projets différents, Cartoon y est pour beaucoup en termes de lien entre les producteurs européens". Le gérant fonde un grand espoir sur Calamity, après le succès de "Tout en Haut du Monde" et la déception de l'accueil de Zombillénium (250 000 entrées). "On avait fabriqué un film familial, ce n'était pas forcément ce qui ressortait dans la promotion, qui visait les jeunes adultes. Ça nous pousse à revoir notre positionnement. Tout en haut du monde a quasiment atteint les 600 000 spectateurs, il a eu une vie assez longue. On pense que Calamity a un potentiel encore supérieur. On est plus aboutis sur le scénario, sur l'image, on place de gros espoirs". 

Partis pour rester

Ce n'était bien sûr pas le seul film présenté cette année aux Cartoon Movies, qui décerne aussi depuis 2001 les Cartoon Tributes, pour récompenser les professionnels de l'animation au niveau européen. Particularité cette année, parmi les films sélectionnés, on retrouve Klaus, un film espagnol entièrement distribué sur... Netflix -et proposé sans abonnement à noël dernier - ce qui oblige les organisateurs du Cartoon Movie à élargir leur liste de participants. "On doit s'adapter à tous les circuits de distribution. D'ailleurs, Netflix va peut-être aider à faire changer les mentalités. En Europe, on est très cantonnés à l'animation pour les enfants, y compris en télévision, peu de chaînes osent y aller et prendre des risques. Netflix est en train de s'engouffrer dans cette brèche de l'animation pour jeunes adultes", souligne Marc Vandeweyer. Au moment de souligner la fréquentation de l'évènement, le directeur du Cartoon Movie évoque nécessairemment l'impact du coronavirus : "on a perdu entre 8 et 10% des participants. Je suis satisfait, ce n'est pas trop important. On n'avait cinq ou sixdistributeurs chinois et coréens qu'on a appelés pour leur indiquer de reporter leur venue à l'année prochaine, tout le monde a fait un effort dans ce sens-là. L'Italie a fait la même chose, ils étaient une dizaine".

Et la suite ? Le studio Deux Minutes réfléchit à plusieurs séries télévisés d'animation et à une nouvelle collaboration avec Maybe Movies, déjà au travail sur deux adaptations : la première autour de la série de bande dessinées Les Légendaires présenté pour la première fois cette année au Cartoon Movies, et la seconde, plus surprenante, adaptant le roman d'Amélie Nothomb, "Métaphysique des tubes". Quant-à savoir si le salon business restera attaché à Bordeaux dans les prochaines années, le directeur n'y voit visiblement aucun inconvénient : "Le hasard politique a fait qu'on est arrivés au moment de la constitution des grandes régions. Ça fait longtemps que le Pôle Magelis voulait nous attirer chez eux mais dans cette configuration-là, notre évènement était trop gros pour Angoulême. On est allés voir le CNC qui a confirmé la bonne idée d'aller en Aquitaine, deuxième région la plus active en animation après Paris. On a eu une bonne réaction de la mairie et de la métropole qui veulent accueillir des évènements internationaux et se positionnent sur une ville très digitale. S'il y a une volonté de continuer à nous accueillir, on restera volontiers". 

L'info en plus : Pour les amoureux d'animation qui n'ont pas pu se rendre à ce salon très centré autour des professionnels de l'animation, sachez que l'évènement organise en parallèle la troisième édition des Cartoon Cinémas. Jusqu'au 13 mars, une vingtaine de cinémas en Nouvelle-Aquitaine organisent des projections et des rencontres autour de films d'animation. Il reste encore quelques dates à Pessac, Créon, Andernos et Saint-Astier, le programme est disponible ici.

Romain Béteille
Romain Béteille

Crédit Photo : RB

Publié sur aqui.fr le 05/03/2020