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Société | Union Bordeaux-Bègles : l'histoire fait la force

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Juste après la mi-saison, et avant un déplacement chez le rival atlantique du Stade rochelais fin mars et contrarié par l'épidémie de Covid19, l'Union Bordeaux-Bègles caracolait loin en tête du Top 14. De quoi nourrir beaucoup d'espoirs pour les supporters du club, joueurs et responsables, même si, d'aucun ne l'ignore, les phases finales aujourd'hui compromises devaient être le vrai juge de paix. Le dernier titre de champion de France remonte à... 1991, époque où l'on parle du Club Athlétique Bègles-Bordeaux Gironde, le CABBG. Car le rugby à Bordeaux, c'est avant tout Bègles. Plongée dans l'histoire du club avec la complicité des Moga, histoire de se réchauffer le coeur en attendant de nouveaux beaux jours à "Chaban".

Pour Bernard Laporte, la finale de 1991 est « le meilleur souvenir de carrière » selon une interview accordé à 20 minutes en 2015. Pour Élodie Richard, membre fondateur du club de supporters des Burdigalais, ce jour de victoire représente la « toute première nuit blanche ». Le titre demeure donc gravé dans les mémoires. C'est tout en haut de l'escalier 50, virage sud du Stade Chaban-Delmas, que sont postés Élodie et ses amis de supporters. C'est l'hiver au stade, et pourtant, 17 000 personnes sont venues encourager leur équipe malgré un dimanche lumino-pluvieux.

De leur pavillon, les Burdigalais lancent, dès l'entrée des joueurs, les chants qui gagnent le reste public. Yon, le fils d’Élodie, essaye de suivre le rythme imposé par les tambours. L'ardeur du bambin qui bat la percussion est sans faille. Tout comme son charisme, aiguisé. " J'avais trois ans la première fois que je suis venu au stade " se souvient le garçon de six ans. Il est sûr que personne ne lui enlèvera son assiduité, qui s'exprime tout en haut de la tribune sud, ou du côté de la bodega, tapant du pied à la cadence imposée par la Band'a Léo. L'orchestre itinérant est présent à chaque journée à domicile pour chauffer l'ambiance.

Dans la bodega, les initiés échangent les derniers bruits de couloir autour d'un verre, et se risquent même parfois à un pronostic. « Une victoire de l'UBB ? Évidemment ! » La question mérite-t-elle vraiment d'être posée, quand les Bordelo-Bèglais demeurent invaincus à domicile cette saison ? La Band'a Lo continue à faire monter l'ambiance avant d'entrer dans l'arène. « Il y a des rites à Chaban » reconnaît Alban Moga. Moga. Le nom doit résonner dans la tête de certains. De raisons, il peut y en avoir cent. Car si Bègles est le rugby de Bordeaux, le mythe béglais appartient en partie aux Moga.

 

Commerçants des Capucins

Une carrure imposante, comme l'avait son oncle, la poignée de main franche, un visage rond surmonté d'une paire de lunettes carrées, augurant souvent un large sourire. Le doute n'est pas permis : Alban Moga respire le rugby. Le téléphone n'est jamais loin, comme pour lui rappeler ses responsabilités. Car s'il dit ne pas s'être illustré au-delà des classes juniors, l'amoureux du rugby est aujourd'hui co-président du CABBG, le centre de formation de Bègles, et membre de la commission du rugby à 7 de la Fédération. Et aussi, il est le fils d'André Moga, grand joueur et dirigeant du club, et le neveu éponyme d'Alban Moga, dit « Bambi », légende du rugby français.

L'impatience à tout savoir sur les histoires du club se fait sentir, alors Alban se lance : « ma grand-mère était « poule » et elle ne voulait pas que ses enfants jouent trop loin »... de Bègles évidemment. Pas question pour les frères André, Alphonse et Alban, nés entre 1919 et 1923, de galoper jusqu'à Bordeaux, quand tout près de chez eux existe ce club populaire. Les Moga connaissent pourtant très bien la grande ville car ils sont commerçants au marché des Capucins. Quoi qu'il en soit, ils porteront les couleurs à damiers bleus et blancs du Club Athlétique Béglais, dont la création remonte à 1907.

 Alban Moga pose fièrement avec les reliques rugbystiques de sa famille

Après la Seconde Guerre mondiale, Bambi Moga gagne ses premiers galons en sélection française. Il fait même partie de la première équipe de France qui, en février 1948, remporte un match au Pays de Galles. L'année suivante est une saison dorée pour le CA Béglais, et pour les seconde ligne Moga : le club gagne la coupe de France contre Toulouse. Dans les rangs, André côtoie son ami Jacques, Chaban-Delmas de son nom, déjà maire de Bordeaux. L'élu remet même la coupe à ses amis. L'histoire s'écrit. « A cette époque-là, on aidait les joueurs pour leurs études, puis pour trouver du boulot » rappelle Alban Moga. La professionnalisation était alors un tabou dans le rugby. La seule évocation du sujet avait même obligé Robert Soro, ami des Moga et joueur du Stade français, à quitter son club. Le rugby était affaire de travailleurs, et leur engagement sportif, un lien fédérateur.

 

Virage professionnel

Si André Moga s'est illustré au poste de seconde ligne, c'est à celui de dirigeant qu'il se distinguera dans le cœur des Bordelo-Béglais. Il s'installe à la présidence du CA Béglais en 1959, à mi-chemin entre la victoire en coupe de France et le premier titre de champion. Il devient, en parallèle, vice-président de la Fédération Française de Rugby en 1966. Trois ans après, le Club Athlétique Bègles Bordeaux Gironde (CABBG) devient donc le premier club de province champion de France. Une consécration qui récompense la gestion remarquable d'André Moga, lui qui cultive une équipe très jeune, issue des universités. Un pari à l'époque, dans un championnat qui compte un nombre vertigineux de 64 formations.

« Dans les années 1980, le rugby commence à se structurer, et l'argent, à arriver » note Alban Moga. On ne parle toujours pas de professionnalisation, mais un virage se dessine. Il faut aussi dire adieu à Bambi, la légende béglaise, qui disparaît en 1983. A la fin de cette décennie, Jacques Chaban-Delmas, toujours maire de Bordeaux, aide le club financièrement et apporte même quelques emplois un peu spéciaux pour les joueurs. « Ils travaillaient, mais ça leur permettait surtout de jouer au rugby » ajoute Alban Moga. Parmi eux, Bernard Laporte, Serge Simon, actuels vice et président de la FFR, et même un certain Vincent Moscato. Avec leurs coéquipiers, ils se hissent en finale du championnat de France, face au Stade toulousain, « le rival historique ». Les Bordelo-Béglais s'imposeront, ce jour de 1991, 19 à 10 au Parc des Princes. Quelle époque. Mais l'année suivante bouleverse l'avenir du club avec le décès du président André Moga, à 71 ans. Une page se tourne.

Les tambours résonnent en haut de l'escalier : à l'unisson, les Burdigalais impriment le rythme

  Affluence record

« Chaban nous demande de reprendre. Il avait confiance en nous » se remémore Alban Moga. Le « nous » implique son frère, Michel, avec lequel Alban va effectivement reprendre les rênes du club. L'avantage, c'est que les Moga ont déjà le réseau. Mais il va falloir augurer un tournant inédit, déjà à l’œuvre chez les anglo-saxons : la professionnalisation, contrainte désormais à briser son tabou. Dès ses débuts à la mairie en 1995, Alain Juppé plaide pour un rapprochement entre Bordeaux et Bègles. Au début des années 2000, les premiers sont en Pro D2, les seconds ont chuté en Fédérale 1. « Bègles devait trouver une solution. Sinon ? On aurait perdu l'agrégation du centre de formation et mis la clé sous la porte » jure Alban Moga.

L'idée d'une union s'impose en 2005, lorsque les deux clubs sont dos au mur. Laurent Marti, périgourdin d'origine et ancien joueur de Toulouse – comme quoi la rivalité a aussi du bon – est l'un des artisans de l'alliance. L'USBCABBG, Union Stade Bordelais – Club Athlétique Bègles Bordeaux Gironde, naît en 2006. « Pas pratique pour les chants de supporters » s'amuse encore Valérie Moga. L'épouse d'Alban a, implacablement, elle aussi attrapé le virus « rugbystique ». C'est donc Laurent Marti qui propose l’appellation Union Bordeaux-Bègles, entonnée sous l'acronyme UBB notamment par les Burdigalais dès les débuts. Les matchs se jouent alors soit au stade André Moga de Bègles, soit à Sainte-Germaine à Bordeaux. « Il y a eu des irréductibles » se souvient Valérie Moga. Pas facile pour les supporters des deux côtés d'abandonner leur enceinte mythique. « La bodega était beaucoup plus grande au stade Moga » regrette Élodie Richard. La réception des matchs alterne jusqu'en 2015, année où les Girondins de Bordeaux disent adieu à leur Parc Lescure, ancien nom du stade Chaban-Delmas, et migrent au Matmut Atlantique. L'UBB se saisit du joyau de centre-ville et va rapidement se l'approprier.

« A chaque réception, c'est un spectacle familial » témoigne Valérie Moga, avant que son mari n'ajoute, « on fait partie des meilleures affluences françaises. » Si bien que le derby de l'Atlantique, opposant l'UBB au grand rival du Stade rochelais, est délocalisé chaque année au Matmut Atlantique. Avec 35 500 spectateurs en décembre dernier, le record a même été battu. « Avec La Rochelle, c'est une rivalité sympathique » promet Alban Moga, même prêt à passer un coup de fil à Vincent Merling, le dirigeant rochelais, pour le prouver. Avec cette première place au championnat, Alban pourrait fanfaronner du parcours déjà accompli. Mais il n'est rien à côté de la grande histoire bordelo-béglaise, singulière et épisodique. Dans les tribunes de Chaban, la sagacité de Yon s'exprime toujours sur les tambours. Il est sûr que le petit garçon a participé à la victoire de son équipe ce dimanche-là. Lui qui foule déjà les pelouses de la région, se prendra peut-être aussi à écrire l'histoire de son club très bientôt.

Maxime Giraudeau
Maxime Giraudeau

Crédit Photo : Maxime Giraudeau

Publié sur aqui.fr le 29/03/2020