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Economie | Artisanat, commerce et Covid19 : pour la présidente de la Chambre des Métiers et de l'Artisanat de Gironde, "il faudra se réinventer"

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"Économie de guerre", c'est ainsi que le chef du gouvernement a nommé les 25 ordonnances adoptées ce mercredi en conseil des ministres. En attendant leur mise en application, le secteur économique local reste fortement impacté par la crise sanitaire et la période de confinement, notamment les artisans et commerçants dont beaucoup ont dû mettre leurs "outils" au placard. En attendant l'arrivée des aides nationales et régionales, nous avons pris la température de la profession avec sa représentante, la présidente de la Chambre des Métiers Interdépartementale Nathalie Laporte.

Le volet économique de la crise causée par la pandémie de Covid19, sur la table du conseil des ministres ce mercredi, compte rebattre les cartes, du moins provisoirement, du code du travail. 25 ordonnances y ont été présentées, dont trois concernent les liens entre salariés et employeurs et la situation des chômeurs. Temps de travail, congés payés, allocations chômage ou encore chômage partiel... cette "économie de guerre" comme l'a nommée le Premier ministre Edouard Philippe, se précise au lendemain des annonces de soutiens financiers régionaux récemment détaillés, parmi lesquels la contribution à la mise en place d'une indemnisation forfaitaire de 1500 euros versée "automatiquement" aux entreprises en difficulté début avril. Si ce nouvel arsenal économique est censé clarifier les choses, il ne semble pas pour autant rassurer les artisans et commerçants indépendants locaux, pour qui les questions sont nombreuses.

Boutiques fermées ou aux horaires réduits, chantiers à l'arrêt, limitations des interventions à l'urgence des situations pour certains métiers... Face aux initatives des collectivités locales, les chambres consulaires tentent de s'organiser pour répondre à l'afflux de demandes. La Chambre des Métiers et de l'Artisanat de la Gironde, de son côté, a fermé son accueil physique et son standard téléphonique, trop facilement saturé. En lieu et place, ses collaborateurs, en télétravail, ont tous basculé en mode "crise" : grâce à l'adresse mail soutien-covid19@cm-bordeaux.fr, ils centralisent toutes les demandes des professionnels. Pour savoir quel était le profil des principales demandes et les secteurs les plus touchés par l'arrêt d'activité et avoir un sentiment général sur la situation et les perspectives de l'après confinement, nous avons interrogé la présidente de la Chambre des Métiers et de l'Artisanat Interdépartementale (Dordogne, Gironde et Lot-et-Garonne), Nathalie Laporte. Elle livre un constat alarmiste, mais appelle aussi à une vigilance accrue pour les semaines à venir.

@qui.fr - Des retours que vous avez jusqu'à présent, quel est le sentiment qui prédomine chez les artisans et commerçants des différents départements que vous représentez ?

Nathalie Laporte, présidentde la la CMAI - Les artisans sont très inquiets. Pour ce qui est de la Gironde, selon un premier bilan, environ 80% des 44 000 entreprises artisanales sur le département ont arrêté leur activité totalement, ce qui est énorme. Les plus impactés sont majoritairement les services, le bâtiment, la production et enfin l'alimentaire parce que certaines boutiques préfèrent fermer, faute de clients. On a mis en place début mars une plateforme de soutien. Depuis mardi, les collaborateurs ont appelé plus de 2300 artisans qui avaient envoyé un mail sur cette plateforme. Ils ont plusieurs problèmes principaux mais nous contactent principalement pour des problèmes de trésorerie ou des charges sociales. CMA France et les organisations professionnelles font un lobbying pour annuler les charges sociales pendant la période de crise. Visiblement, ce n'est pas entendu puisque l'URSAFF reste sur un report. C'est dommage, parce qu'on sait déjà que ça va être compliqué pour les artisans. Ils auront déjà cette dette permanente derrière eux alors qu'ils essaieront dans quelques semaines de se reconstruire.

Le gouvernement a bien vu que beaucoup d'entreprises de commerce et d'artisanat ont déjà pris un gros coup avec les gilets jaunes et que le fait de proroger les charges n'avait servi à rien du tout parce que le jour où l'activité reprend, il faut quand même les payer. Dans la situation actuelle, si on ne procède pas à des annulations de charges fiscales et sociales, comme il n'y aura aucune rentrée d'argent pendant un certain temps, comment voulez-vous, même si elles sont échelonnées, qu'on puisse payer les charges sociales ? C'est reculer pour mieux sauter.

@qui.fr - La région Nouvelle-Aquitaine a annoncé la création d'un fonds spécial de 50 millions d'euros pour venir en aide aux entreprises en difficulté et son président a affirmé qu'il serait prêt à doubler ce montant. Une cellule d'écoute commune a aussi prévu d'accueillir les dirigeants d'entreprises en détresse ayant besoin d'un soutien psychologique. Les choses s'organisent…

N.L - Oui, il faut voir le côté positif. Ce qui est rassurant, c'est aussi le soutien des partenaires bancaires et notamment BPI France, même s'ils ont beaucoup de demandes actuellement et qu'il y a des problèmes de traitement. Derrière toutes ces plateformes, il y a aussi des gens, il faut respecter le travail des uns et des autres, il y a des démarches à faire mais elles vont se construire au fur et à mesure du temps. Bien évidemment, pour les entreprises qui avaient déjà un passif et étaient plutôt mal, ce sera certainement plus compliqué, mais celles qui avaient des petits problèmes de trésorerie seront aidées, sans rejet ni pénalités prévues. BPI France octroiera aussi des crédits avec des remboursements différés. C'est important de savoir ça et de se rassurer là-dessus.

@qui! : Vous organisez régulièrement des visioconférences avec les institutions et différents partenaires pour faire un point sur la situation. Ce mardi, par exemple, c'était avec le maire de Bordeaux. Qu'en retirez-vous ?

N.L - Toujours plus ou moins la même chose : qu'on doit être soudés et travailler ensemble. Le chômage partiel sera effectif à partir du 1er mars donc, de toute façon, anti-daté. Ce dont ont besoin les entreprises, c'est d'être rassurés sur la trésorerie, les charges et les salaires à venir si la situation dure trop longtemps. Aujourd'hui, il y a des artisans menacés, mais il faut faire attention. On est certes dans une période de grosse crise sanitaire et d'un arrêt économique, c'est une période angoissante. Mais la période de reconstruction le sera encore plus. À mon avis, il y aura des dommages collatéraux et il faudra absolument qu'on soit en capacité, y compris à notre niveau en tant que chambres consulaires, qu'on soit soudés pour aider intelligemment les commerces et les entreprises artisanales. On deviendra bientôt des chambres de métiers régionales, il faudra faire face. 

@qui.fr - Alain Rousset a d'ailleurs affirmé ce mardi que "l'accompagnement des entreprises de manière générale sera modifié dans les deux ans qui viennent. Il faudra, au moment du rebond, repartir d'une autre manière". Pour vous, l'autre manière, c'est quoi ? 

N.L - Pour réussir à rebondir, il faudra se réinventer. On dit toujours que les entreprises doivent innover mais l'artisan aussi va être obligé de le faire. Par exemple, certains restaurateurs, plutôt que d'arrêter leur activité, se mettent à faire du drive alors que ce n'était pas du tout l'essence même de leur travail. Pour l'instant, on n'a pas encore réfléchi à la manière dont on va se réinventer, on est tous un peu sous l'eau et choqués de tout ce qui se passe, mais il va falloir qu'on y réfléchisse.

Le secteur du bâtiment, par exemple, emploie effectivement des sous-traitants, souvent des TPE. C'est bien d'être sous-traitant de grosses entreprises, mais on voit que dans des crises comme celles que l'on vit, les sous-traitants sont habitués à travailler avec ces boîtes mais ça leur enlève la possibilité de traiter la demande pour de plus petits chantiers. C'est comme ça qu'une entreprise peut péricliter. Nous n'avons pas de chiffres aujourd'hui, mais on sait que beaucoup de gros chantiers sont arrêtés et c'est aussi compliqué pour les maîtres d'œuvre. Les premières consignes sanitaires gouvernementales n'étaient pas vraiment claires pour ce secteur, qui attend prochainement l'arrivée d'un guide des bonnes pratiques et des mesures d'hygiène pour pouvoir reprendre les chantiers.

@qui.fr - La première aide concrète du gouvernement, abondé par les régions, c'est un fond d'un milliard d'euros pour permettre le versement d'une aide d'urgence de 1500 euros, automatique sur simple déclaration, pour les entreprises de moins d'un million d'euros de chiffre d'affaires. Pendant la crise des gilets jaunes, un fonds abondé par plusieurs collectivités et les chambres consulaires avait été mis en place pour venir en aide aux commerçants sinistrés, fond auquel la Chambre des Métiers et de l'Artisanat de Gironde avait participé à hauteur de 20 000 euros. Comptez-vous faire la même chose dans ce cadre ?

N.L - C'est peu, mais c'est mieux que rien. Ce dont l'entrepreneur a besoin immédiatement, c'est de cash, d'avoir une rentrée d'argent pour vivre. 1500 euros, certes, ce n'est pas grand-chose, mais ce n'est pas une aide régionale disponible partout... Pour ce qui est d'un fonds d'urgence commun, en tant que chambre consulaire, c'est impossible de refaire la même chose que pendant la période des gilets jaunes aujourd'hui. On aide déjà les entreprises artisanales en réalisant des diagnostics avec elles. On est là pour les accompagner, pour les aides à se sentir soutenus, ce sera une aide financière mais elle sera indirecte (note : par exemple, les prestations de radiations et de mise en sommeil des entreprises dues à des problèmes économiques, auparavant payantes, ne le sont plus pendant la période de confinement). À notre niveau, on contacte les organismes bancaires, l'URSAFF, la Direccte, tous nos partenaires pour accélérer la prise en compte des demandes. L'accès est plus simple face à une demande très forte.

@qui.fr - Quelles seront les priorités pour vous dans les semaines à venir ? 

N.L - D'abord de continuer à appeler les artisans qui nous ont contacté via la plateforme de soutien et, dès les prochains jours, d'appeler toutes les entreprises artisanales qui n'ont jamais eu besoin de nous, au fur et à mesure des semaines, pour prendre la température et les demandes qu'ils seront peut-être amenés à recevoir. On veut être là pour tout le monde, même pour ceux qui ne pensent pas nécessairement à nous appeler. 

Je suis d'un naturel optimiste et je veux le rester, mais je sais qu'il y aura de gros dommages collatéraux et qu'on ne pourra pas sauver tout le monde. J'ai vraiment peur de la reconstruction. Lors d'une audioconférence avec le maire de Bordeaux Nicolas Florian, j'ai terminé en disant qu'on parlait dans le vide, que ce qui se passait maintenant, ce n'était rien. Quand ça va redémarrer, là, il faudra être sur tous les fronts parce qu'on verra qui pourra être sauvé ou non.

L'info en plus - Dernière initiative en date : ce mercredi 25 mars, la région Nouvelle-Aquitaine, l'AANA (Agence de l'Alimentation), les chambres d'agriculture et les CMA ont annoncé l'ouverture, d'un nouveau site internet, "produits-locaux-nouvelle-aquitaine.fr", une plateforme "associant les producteurs agro-alimentaires et les consommateurs de Nouvelle-Aquitaine via un outil numérique de mise en relation". Adressée aux agriculteurs, producteurs ou artisans mais aussi aux familles demandant la livraison à domicile de produits locaux et de saison (suite à la fermeture des marchés ouverts) : produits du terroir, fruits et légumes de saison, viandes, produits frais, produits laitiers, ect. Cette plateforme ouvrira ses "portes" au grand public et aux commerces de proximité le 31 mars prochain.

Romain Béteille
Romain Béteille

Crédit Photo : RB

Publié sur aqui.fr le 25/03/2020