Aqui.fr - Une publication d'Aqui!Presse Aqui.fr - Partageons l'information en Nouvelle-Aquitaine et bien au delà

Spécial | Trois questions au politologue Ludovic Renard après l'alliance Florian/Cazenave à Bordeaux

Ludovic Renard

C'est donc acté : ce lundi soir, le maire de Bordeaux Nicolas Florian et son adversaire La République En Marche, Thomas Cazenave, ont annoncé avoir trouvé un accord pour faire liste commune lors du second tour des élections municipales le 28 juin prochain. Cet accord prévoit 13 places (dont six adjoints) pour LREM à la mairie et huit élus à la métropole, au sein de laquelle le candidat, qui s'est assuré un poste de vice-présidence, compte peser avec un "groupe indépendant et autonome". Les "discussions" entre les deux candidats, qui se sont accélérées durant le week-end de Pentecôte, auraient aussi été motivées par quelques coups de fils en haut lieu. Au lendemain de cet accord qui transforme le scrutin en triangulaire, retour sur ce qu'il révèle et implique de la vie politique de Bordeaux et de la future gouvernance de son agglomération avec Ludovic Renard, politologue à Sciences Po Bordeaux.

@qui.fr - Ce lundi 2 juin a été annoncée la signature d'un accord entre le maire sortant de Bordeaux, Nicolas Florian, et le candidat La République En Marche Thomas Cazenave en vue de faire liste commune pour le second tour des municipales en juin. Pour vous, cette alliance est une surprise ?

Ludovic Renard, politologue, directeur des Relations internationales à Sciences-Po Bordeaux - Le terrain avait été préparé de longue date, même s'il y a eu un emballement dans les dernières semaines voire le dernier week-end comme on a pu le voir. Le Premier ministre avait déjà fait un petit tour par Bordeaux… Cela dit, la situation est quand même inédite, et je pense que ça va modifier la gouvernance de la ville mais aussi de la métropole. Il y a beaucoup d'inconnues qui sont liées à la façon dont les élus de LREM évolueront dans la majorité municipale et au sein de l'intercommunalité. Il est prévu des possibilités d'alliance sur des sujets qu'il faudra suivre, ça promet une vie politique passionnante dans les prochains mois.

Je ne connais pas la nature exacte des relations personnelles entre Thomas Cazenave et Nicolas Florian, il m'a semblé avoir entendu dire qu'elles n'étaient pas forcément excellentes. Mais quand il s'agit de politique, malgré quelques frictions, il faut revenir à la prise en compte de la réalité des intérêts de chacun. Il y a quand même une affinité autour du Premier ministre, d'hommes qui ont été proches de lui, et une possibilité de négocier. C'est une façon pour LREM, lors d'un premier tour qui n'a pas été excellent, d'obtenir un appui qui peut compter avec la ville de Bordeaux. Il est clair qu'avec l'appui de François Bayrou, traditionnel à la majorité municipale, et le soutien qu'il affiche pour LREM, on pouvait s'attendre à ce que Nicolas Florian, "Macron compatible", puisse en bénéficier. Bien sûr, les déclarations d'entre-deux tours sont toujours l'occasion de maintenir des candidatures, on a l'habitude de ce type de postures. 

@qui.fr - La question de la gouvernance et du chef de file de la métropole se pose toujours, elle aurait aussi fait partie des "discussions" entre les deux candidats. Quelles perspectives peut-on en attendre ?

L.R - L'enjeu de la métropole est important, notamment au niveau de toutes les compétences qui sont passées dans ses mains. Les calculs ont dû être faits et on a sans doute jugé qu'il était peut-être préférable de s'allier à un partenaire avec lequel on pouvait négocier que de risquer des majorités très instables sur beaucoup de dossiers.

Ce qui est certain, c'est que le mode de gouvernance va s'en trouver modifié. On a vu la volonté d'élus métropolitains de pouvoir faire entendre davantage leurs voix par rapport aux maires habitués à la cogestion. Pierre Hurmic, comme Nicolas Florian, avaient déclaré qu'ils ne souhaitaient pas reproduire ce modèle, ce qui voulait dire que l'Assemblée communautaire pourrait avoir à se prononcer davantage en tant que parlement avec la possibilité de groupes et d'électrons libres qui pourraient se dégager. Tout ça fait qu'on va essayer de réduire les incertitudes en faisant des associations politiques avec, certes, la nécessité de composer entre des gens qui sont là depuis longtemps et des nouveaux. La situation, à ce titre, n'était pas simple pour Nicolas Florian, il a renouvelé une partie de ses équipes, il leur a imposé l'ouverture à un partenaire extérieur qui fait quand même dégager un certain nombre de personnes qui étaient sur sa liste. Il fait des déçus mais c'est aussi le jeu. 

@qui.fr - Cette alliance inattendue fait-elle écho à la crainte d'une défaite pour le maire sortant, qui s'en est sorti au premier tour avec 96 voix d'écart face à la liste de gauche portée par l'écologiste Pierre Hurmic ? Que peut-on attendre du "nouveau" programme commun ?

L.R - Je pense que l'agenda politique du Covid-19 a beaucoup servi les maires sortants. L'alliance de "l'ancien monde" par rapport au "nouveau", comme le dit Pierre Hurmic, s'est beaucoup entendu mais on ne balaie pas une vie politique locale et régionale d'un trait de plume. Il était évident, même si Pierre Hurmic en appelle à de nouvelles pratiques, que ce "nouveau monde" ne pouvait pas s'organiser sans prendre appui sur ce qu'était "l'ancien". On sait que la campagne n'a pas été simple, certains ont quitté le navire. Cette alliance est l'anticipation d'une nouvelle situation politique post-second tour avec la nécessité de prendre les commandes sur la métropole et les dossiers métropolitains en s'assurant un nouveau mode de gouvernance possible. Ce sera compliqué parce que ces nouveaux élus LREM feront entendre leurs voix dès qu'ils le pourront.

L'équipe municipale actuelle a dû s'assurer de la bonne mise en place des politiques locales vis-à-vis de la protection sanitaire, ses réserves politiques ont été sollicitées très largement et à mon avis, ça jouera fortement dans la capacité de l'équipe sortante à mobiliser son réseau. L'enjeu est bien plus compliqué pour l'équipe de Pierre Hurmic même si, comme il l'a dit, il voit cette nouvelle campagne comme un appel au "jour d'après" lancé par le Covid. On peut penser que ça convaincra un certain nombre de ses électeurs, on n'est pas certain que ça suffise pour aller au-delà des convaincus du premier tour. Je ne pense pas qu'il y ait de fortes réserves de voix pour Pierre Hurmic parmi les électeurs de Philippe Poutou, qui remplit la fonction tribunicienne de critique et d'antisystème. La sociologie du vote des deux sont différentes. A l'inverse, on peut penser que le clientélisme politique aura joué à fond pendant la gestion de la crise pour la municipalité actuelle.

Pour ce qui est des programmes, je pense qu'à la marge, il y aura des adaptations, mais elles seront surtout cosmétiques. J'ai cru comprendre que Thomas Cazenave pourrait être dans des fonctions d'adjoint à la vie des quartiers, ce sur quoi il avait beaucoup insisté, un peu en écho de ce qu'avait proposé Pierre Hurmic d'ailleurs. On peut penser qu'un certain nombre de thématiques seront prises en compte au niveau municipal. Du côté de la métropole, si les majorités sont fragiles sur certains dossiers, il y aura peut-être la possibilité de peser davantage en faisant entendre sa propre voix.

Romain Béteille
Romain Béteille

Crédit Photo : LR

Publié sur aqui.fr le 02/06/2020