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Culture | L'Actualité du Roman Noir : 14 crocs Mémoires de l’agent Pierre Le Noir à propos des évènements surnaturels intervenus à Paris en 1927

Martin Solares : 14 crocs Mémoires de l’agent Pierre Le Noir à propos des évènements surnaturels intervenus à Paris en 1927 - traduit de l’espagnol-Mexique- par Christilla Vasserot- Christian Bourgois éditeur- 186 pages- 2020- 18 €

Après la tension extrême de son dernier roman N’envoyez pas de fleurs, se déroulant dans un Mexique contemporain, œuvre à la puissance cataclysmique, Martin Solares paraît changer de braquet pour un récit plus apaisé se déroulant dans le Paris de 1927, une enquête policière souvent drôle qui barbote quand même dans les eaux de l’étrange et du fantastique, voire de l’inquiétant.

C’est que le jeune inspecteur Pierre Le Noir, au nom simple et comme emblématique de sa fonction, fait des constatations d’usage sur un bien curieux assassinat : un corps, trouvé vers la fin de la nuit dans le Marais, rue Vieille-du -Temple, un mort au sourire narquois, à la peau du visage vert olive et une blessure au cou, une série de points rouges de la taille d’un clou, 14 orifices et pas une goutte de sang….Non loin de la scène de crime, deux témoins particuliers : un dandy anglais, dégustant un café au lait, homme de lettres  aimable et bavard ; et une exquise créature, « une statue de marbre enchâssée dans une fleur noire », Mariska, d’origine hongroise pour laquelle notre policier au cœur un peu tendre a le coup de foudre. Ces personnages qu’il débusque sont …des fantômes. Et Pierre a cette aptitude particulière de les voir, de s’entretenir avec eux, de les pourchasser. Ce don, aiguisé par un talisman que lui offrit sa grand-mère, une célèbre voyante, il le partage avec d’autres policiers. Il a ainsi intégré la Brigade Nocturne, spécialisée dans la recherche de crimes relevant du monde d’outre-tombe.

Le récit chemine entre les sépultures du Père Lachaise, pour s’ouvrir sur « la bureaucratie de l’inframonde », gardée par un contre-révolutionnaire mexicain, certes décédé mais non moins redoutable ; on y apprend qu’un bureau de l’immigration gère les entrées des morts étrangers voulant migrer dans les limbes françaises, exact miroir des pratiques de l’univers des vivants. Pierre semble faire chou blanc dans cette première démarche, la responsable du bureau des admissions répondant ainsi à ses interrogations : « quatorze crocs ? C’est vraiment très étrange. Je me demande qui pourrait en avoir autant. Les vampires n’en ont que deux, les loups- garous quatre au maximum ; chez les autres morts-vivants, ça varie mais ça ne va jamais au-delà de six. Dans nos services, nous connaissons certains devins égyptiens qui se déguisent en crocodiles du Nil, avec plusieurs rangées de crocs, mais ce sont des crocs de pacotille, ils font ça pour prendre des bains de soleil sans être dérangés. » Heureusement le savant Pasteur, qui continue son utile travail de chimiste dans l’au-delà, lui délivrera quelques précieuses pistes. Il pourra aussi compter sur une soirée organisée par Les Noailles, célèbres mécènes du Paris de l’époque : où se retrouvent « toutes les espèces humaines et non humaines », où s’affrontent les Surréalistes, menés par André Breton armé de sa redoutable canne, et les Dadaïstes de Tristan Tzara. On y croise Man Ray dont les sublimes photos pourraient servir à une utile médiation entre l’ici et l’ailleurs.

Au lecteur de continuer le sentier pavé de mauvaises intentions de ce récit qui s’amuse de lui-même, hanté par des forces obscures qui défient le Paris moderne. Une rencontre réussie entre les angles morts de la culture mexicaine de la familiarité avec nos (chers) disparus et l’hommage aux charmes toujours surprenants du roman feuilleton à la française.

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : La Machine à Lire

Publié sur aqui.fr le 22/06/2020