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Société | Tribune Libre : "Déshumanisée. Quand la médecine perd son âme" par le Dr Rémi Gitel, psychiatre

Docteur Rémi Gitel, Psychiatre à Talence (33) au sein de la Cliinique Béthanie et en cabinet

Ce vendredi 3 juillet marque le lancement du collectif "Ensemble réanimons la médecine", né de la rencontre entre médecins de ville et médecins hospitaliers bordelais au décours de la période de confinement COVID-19. Après avoir échangé sur la gestion de la pandémie et ce qu'elle a éclairé de la crise majeure du système de santé, l'ambition du groupe à travers la création du collectif est de réfléchir de manière élargie à "ce qui constitue une éthique médicale du soin, voire une éthique digne de ce nom". Acteurs de santé et "tous ceux et celles prêts à défendre une médecine plus humaine", sont ainsi invités à se rendre sur le site www.collectif-ensemble-reanimons-la-medecine.fr/ . En parallèle de ce lancement Aqui! publie une tribune libre du Dr Rémi Gitel, psychiatre à Talence (33) au sein de la clinique Béthanie et en cabinet, également co-fondateur du collectif.

  Depuis le début de cette crise, une question me tourmente et m’alerte. Comment en sommes nous arrivés là ? Je ne cesse de me souvenir, avec d'autres médecins et personnels soignants, de certains témoignages de patients durant ces longues semaines. Heurtés par la violence dont ils se font l’écho. Personne anéantie de laisser mourir seule une grand-mère en EPHAD : « j’ai eu l’infirmière au téléphone, elle m’a dit que l’hôpital lui avait demandé de ne plus appeler, qu’il ne pourrait pas s’en occuper de ces patients ». Ou cet autre patient : « mon oncle ne pourra pas venir aux obsèques, le préfet ne lui a pas donné l’autorisation de se déplacer en région Rhône-Alpes parce que c’est très contaminé là-bas ».

Terrible constat de nous rendre compte que là où devrait se situer une réponse humaine devant la maladie, la douleur liée à la perte d’un proche, la solitude. Cette douleur est redoublée, renforcée par l’absence, le discours froid d’une administration, des procédures et du silence.

Pourtant chacun en a fait l’expérience, à quel point dans ce type de moments, la présence de quelqu’un, un petit mot, la possibilité d’appeler, de parler, un petit geste, une attention, un sourire, le fait de sentir que l’autre reconnaît au sens de prendre acte que ce qui se passe, ce n’est pas rien, « oui cette douleur, elle ne m’est pas étrangère, je l’entends ». Chacun sait à quel point cette présence permet de reprendre son souffle face à l’insupportable.

"Je n'en peux plus"
Et puis beaucoup de colère. Colère devant la pénurie de matériel de prévention,
devant celle de lits d'hospitalisation et de respirateurs, devant celle enfin de personnel soignant... Et, ce discours politique qui dans tous les médias assène avec grande sérénité les mensonges éhontés d'un haut conseil produits pour couvrir les pouvoirs publics : « le port du masque n’est pas efficace ». Le rêve que quelqu’un se dresse pour leur dire « vous devriez avoir honte ! ». A la place, un mea culpa et une prise de conscience qui sonne aussi creux qu’un mauvais slogan publicitaire. Il faudrait aussi supporter ça.

Non.

Je n’en peux plus.

Je ne peux plus accepter que la relation médecin malade se fasse, tour à tour, l’objet d’une rentabilité économique, de parcours qualité soit disant objectif, de procédures administratives froides et idiotes, de conflits d’intérêt avec l’industrie pharmaceutique ou de la statistique. Le « protocole » avant tout. Aux oubliettes, désormais, cette relation médecin malade et la notion de rencontre. Ignorance que l’efficacité d’un traitement a toujours tenu à la convergence de facteurs, sociaux, psychologiques associés aux traitement médicamenteux.

Je ne peux plus accepter qu’on traite les gens comme ça. Je ne peux plus accepter qu’on me dise « c’est quoi le problème, on fait la même chose et ça coûte moins cher ». Passer une radio dans une clinique en voyant les personnes âgées bloquées devant la machine qui doit leur attribuer un numéro avant d’être vu en consultation. Personne pour leur parler. Entendre les patients sortir de chirurgie ambulatoire qui passent seuls leur nuit post-op à gérer leur douleur et leurs inquiétudes. Sortir vite de maternité pour libérer des places en laissant des familles dans des situations dramatiques. Essayer d’appeler un médecin et n’avoir à faire qu’à un standard automatique pendant 1 heure. Partout une déshumanisation à l’œuvre.

"Une médecine pervertie par la brutalité d'une administration ignorante"
L’origine sûrement, ce changement de paradigme des années 70. De garantir la dignité, nous sommes passés à garantir une rentabilité de 4 à 5%, « c’est un bon investissement la santé ». Avec les arguments fallacieux du libéralisme : privatiser ça permet de rendre plus efficace, les personnels sont plus impliqués, les procédures sont plus évaluées, le bénéfice de la mise en concurrence et « on se rend compte à quel point on peut réduire les coûts ». La réalité: on fait des économies sur tout, on favorise les rivalités et on ferme des lits et des services en faisant usage de la rhétorique qualité (si on en fait beaucoup, on a l’habitude, on fait mieux).
La réalité en fait, u
n système qui déshumanise tous les lieux de soin en imposant des procédures et qui se félicitent de voir le désastre qu’il produit. Les soignants sont dans la rue pour témoigner de leur souffrance à « faire du mauvais travail dans de telles conditions ». On ne peut plus se faire soigner à temps, l ‘hôpital n’a plus de moyen. Nous sommes dans le rouge mais les ARS se félicitent, tous leurs indicateurs sont au vert !

Et puis on allume la télé, on constate que tout le monde s’interroge... Pourquoi autant de violence dans notre société ? Quelle énigme ! L’individu sans cesse rabaissé au rang de pur objet sans nom, sans histoire, sans parole, c’est violent ça ?

Agissant comme un révélateur et un catalyseur le virus fait voler notre système de santé en éclat. Le diagnostic aujourd'hui, est celui d’une médecine pervertie par la brutalité d’une administration ignorante. Le premier remède serait de retrouver le chemin de la relation et de la parole avec le patient. Il y va de la préservation de la dimension humaine, fondamentale dans nos pratiques. Et pour l'avenir, ne pas soigner la maladie mais le malade. Ne plus répondre à quelqu’un qui souffre d’une maladie potentiellement grave et inconnue, « restez chez vous ».

Dr Rémi Gitel
Dr Rémi Gitel

Crédit Photo : RG

Publié sur aqui.fr le 03/07/2020