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Société | Café Joyeux : à la rencontre des différences

Café Joyeux de Bordeaux

La chaîne de coffee-shops poursuit son aventure en plein cœur de Bordeaux, rue Sainte-Colombe. Depuis l’ouverture de son premier Café Joyeux à Rennes en 2017, elle n’a cessé de gagner en visibilité, et compte désormais cinq restaurants solidaires à Rennes, Bordeaux et Paris, et a même inauguré une enseigne éphémère sur les Champs-Élysées en mars dernier. Son objectif ? Remettre le handicap au cœur de nos villes, et proposer du travail à des personnes éloignées de l’emploi.

L’histoire du Café Joyeux commence en 2017, avec l’ouverture de son premier restaurant solidaire, qui forme et emploie des personnes trisomiques ou présentant des troubles cognitifs tel que l’autisme. Derrière ce projet, une ambition : rendre le handicap visible, favoriser la rencontre, et encourager l’insertion professionnelle d’une population trop souvent et trop longtemps mise à l’écart.

Un nouveau modèle économique

C’est dans le giron de l’association à but non lucratif Émeraude Voile Solidaire que naît Café Joyeux. Créée en 2011 par Yann et Lydwine Bucaille-Lanrezac, elle a pour vocation d’organiser des sorties en mer pour des personnes en situation de handicap, d’exclusion ou de précarité, et de leur apporter écoute et soutien moral. Enracinée dans les valeurs chrétiennes de charité, de partage, d’ouverture à l’autre, de respect et d’humilité, elle invite son public à échanger dans la bonne humeur et l’enthousiasme. Et c’est à force de rencontres avec ces personnes que le multi-entrepreneur Yann Bucaille Lanrezac, nourrit de son expérience de chef d’entreprise, décide de créer des coffee-shops solidaires, afin « de redonner confiance et dignité » à de jeunes porteurs de handicap mental ou cognitif, en leur proposant un travail en milieu ordinaire. Il entend ainsi construire un modèle rentable, et faire de la différence une force, un message qui fait écho aux paroles du Président de la République Emmanuel Macron qui s’exprimait ainsi, le 9 mars dernier lors de l’inauguration du Café Joyeux éphémère sur l’avenue des Champs Elysées : « Le travail et la prise de risque, créer de la valeur et donner du sens, sont les seules manières de changer le monde, vous inventez ce qu’est l’entreprenariat du 21e siècle ».

Un concept qui a su faire ses preuves puisque ses fondateurs annoncent avoir reçu plusieurs centaines de demandes d’ouverture de restaurants en France et à l’étranger. C’est finalement Bordeaux qui sera choisie pour continuer l’aventure.

Quand se conjuguent bonté du cœur et esprit d’entreprise

Le Café Joyeux de Bordeaux ouvre officiellement ses portes le 2 juin 2020, rue Sainte-Colombe, en plein cœur de la ville. Le restaurant solidaire de 160 m2, mené par une équipe de 14 collaborateurs en situation de handicap mental et d’autisme, présente une décoration aux accents rétro et industriel, mélange le bois et le métal, et joue sur le naturel. Car ici tout est vrai, et on ne s’en cache pas. Des préparations faites maison et de saison, aux équipiers spontanés, le maître-mot est « l’authenticité ».

Café Joyeux de Bordeaux

C’est en novembre 2019 que les premiers entretiens d’embauche sont organisés. Blandine Boule et Camille Courcelle-Labrousse sont nommées aux postes d’encadrantes, et douze candidats sont retenus pour rejoindre les postes d’équipiers joyeux, en cuisine, au service et à l’accueil : Alex, Augustin, Charlotte, Claire, Clémentine, Florian, François, Georges, Salomon, Tatiana, Tristan, et William. Les travaux ayant pris fin en février 2020, et les employés ayant été formés entre temps, l’ouverture est alors symboliquement prévue le 21 mars, Journée mondiale de la Trisomie 21. Mais la crise sanitaire du Covid-19 vient bousculer cette dynamique. Pendant le confinement, les manageuses prennent donc le soin de maintenir un lien social fort avec leurs équipiers. L’une d’elle explique : « On a mis en place des appels vidéo collectif via l’application Zoom, et on a créé un groupe Whatsapp, ce qui nous a permis de construire un très bel esprit d’équipe. Certains de nos équipiers se sont entrainés à cuisiner chez eux, d’autres à accueillir les clients par les fameuses formulations Bonjour, bienvenue au Café Joyeux ! Vous serez joyeux sur place, ou à emporter ? Passez un joyeux moment. On a vu naître un véritable sentiment d’appartenance, et ça a été une grande force pour la réouverture. »

Aujourd’hui, des voisins du quartier aux simples curieux, le café-restaurant accueille une clientèle fidèle et variée. Il faut dire que celui-ci dispose d’un emplacement de luxe : il est situé au croisement très vivant de la rue Sainte-Colombe et de la rue Buhan, ce qui lui permet de toucher un large public, notamment du fait de la réduction du nombre de places en terrasse, et donc, de la migration des clients d’un café à un autre sur la place. « Les gens s’arrêtent car le lieu est agréable, la déco est soigné. Et ils aiment le concept, donc ils reviennent souvent avec des amis, affirme une manageuse, et on a un public bienveillant qui, même s’il n’est pas averti en venant ici, comprend rapidement. Il est d’ailleurs souvent très impressionné par les capacités des équipiers. Le handicap n’empêche pas de travailler, bien au contraire. Et c’est ce que les convives réalisent en franchissant nos portes. »

L’idée de ces cafés-restaurants est donc de rappeler que l’inclusion par le travail est possible, y compris dans un milieu aussi ouvert que celui de la restauration, à la condition d’adapter les pratiques managériales adéquates, et d’adopter une organisation du temps de travail propre à chacun.

Tous au même régime

Café Joyeux se veut être une entreprise ordinaire. Ainsi, au même-titre que n’importe quel employé, les « équipiers joyeux » expérimentent un processus de recrutement sélectif, et passent un entretien d’embauche : « Il s’agit d’entrer sur le marché du travail, et de vivre le monde du travail, de la même manière que n’importe quelle personne dans la société. Il faut qu’ils soient motivés, mais, évidemment, on ne les met pas en difficulté », raconte une manageuse.

Ici en somme, pas de management à outrance, mais beaucoup d’écoute et de bienveillance. Un employé travaille une vingtaine d’heures par semaine en moyenne, mais ce taux varie en fonction de la capacité de mémorisation et la fatigue de chacun. « Ils s’adaptent à notre progression, explique Tatiana, avant je tenais quelques minutes en caisse les jours où il y avait beaucoup de monde, maintenant, je me fais un service-déjeuner à moi seule. Ce travail m’a appris à développer mon autonomie. Je n’ai plus besoin qu’on me dise quoi faire, je prends des initiatives, et je suis plus à l’aise avec les convives. Ils ne mordent pas ! », conclut-elle en souriant. La jeune femme, particulièrement polyvalente d’après l’équipe, fait partie des équipiers dont les progrès ont été spectaculaires. C’est le cas de Claire, qui, à 27 ans, a tellement gagné en confiance en elle et en autonomie, qu’elle a pris la décision de quitter son domicile familial pour partir s’installer seule, avec pour fidèle compagnon, son chaton, Prince.

Tatiana, équipière du Café Joyeux de Bordeaux

Encadrés par une équipe de spécialistes RH, management, cuisine et éducateurs spécialisés, les équipiers joyeux sont pleinement impliqués dans l’entreprise, prennent confiance en eux, et gagnent en expérience. En travaillant dans cette structure, ils se forment, montent en compétences et augmentent leurs chances de trouver du travail par la suite. Florian, qui réalise des stages depuis ses 16 ans, s’impatiente à l’idée de débuter, à partir du 19 août, la formation qui lui permettra de décrocher un Certificat de qualification professionnelle (CQP), un diplôme reconnu par l’Etat, qui valorisera les nombreuses compétences acquises. Il explique que, depuis ses premières expériences professionnelles, la volonté d’être au contact des clients ne l’a jamais quitté. 

Florian, équipier du Café Joyeux de Bordeaux

Ainsi, même si les doutes viennent parfois ponctuer le quotidien du Café Joyeux, la tendance reste aux rires, et à la bonne humeur. Un modèle économique solidaire et inclusif, dans lequel bonté de cœur et esprit d’entreprise œuvrent de concert pour favoriser l’accès au marché du travail à des personnes en situation de handicap. Une belle initiative quand, en France, les 765 000 personnes présentant un handicap mental, sont deux à trois fois plus touchées par le chômage, que le reste de la population. Seules 0,5% d’entre elles travaillent en milieu ordinaire. Un bon virage a donc été amorcé par les Cafés Joyeux, mais le chemin est encore long.

Justine Wild
Justine Wild

Crédit Photo : Justine Wild

Publié sur aqui.fr le 21/08/2020