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Culture | Goya, derniers jours à Bordeaux

Maria Santos-Sainz : Le dernier Goya, de reporter de guerre à chroniqueur de Bordeaux- Éditions Cairn- 205 pages- octobre 2020-20 €

On oublie, et c’est bien dommage, que le grand peintre espagnol Francisco Goya passa les quatre dernières années de sa vie à Bordeaux, il y a presque deux siècles, de 1824 à 1828. Maria Santos-Sainz nous le rappelle avec beaucoup de talent. Son livre est consacré à cet ultime séjour, en même temps qu’il replace la période en perspective de l’ensemble de son œuvre.

Et d’abord le contexte : Goya, peintre officiel de la cour royale, déjà célèbre, effectue une espèce de retraite de la scène tourmentée de la vie politique espagnole de son temps. D’abord, il y a la meurtrière guerre d’indépendance de l’Espagne contre les armées de Napoléon 1er, de 1808 à 1814. Goya en avait saisi la terrible violence dans ses fameux Désastres de la guerre. Puis c’est la répression, menée par les partisans de l’absolutistes et le clergé contre les élites éclairées du pays, partisans des Lumières, et dénoncées comme pro- Français d’où leur nom : les Afrancesados, Goya libéral déclaré en est proche. Après un séjour-retraite dans un domaine où il peint des fresques sombres à même les murs de cette Quinta del Sordo, il prend le chemin de l’exil, avec sa compagne Leocadia Weiss.

Âgé de 78 ans quand il arrive à Bordeaux, totalement sourd depuis plusieurs années déjà, il déploie toutefois une activité artistique évidente : retrouvant le milieu des Afrancesados, colonie importante dans la ville, il n’est pas isolé, réalisant quelques portraits. Surtout, il se consacre à « un art privé d’une grande intentionnalité, éloigné de l’art public qui a présidé sa vie », comme le souligne l’autrice. Certes, il réalise des lithographies sur les courses de taureaux à Bordeaux. Il se fait surtout chroniqueur de la ville, attentif, citons encore Maria Santos -Sainz aux invisibles de la société. C’est ainsi que ses carnets de croquis montrent les malades mentaux de l’asile, alors situé quartier Saint-Jean, comme cette figure de fou pris dans l ‘épais tressage de sa prison de bois ; ou bien il retrace le châtiment suprême, exécutions à la guillotine des condamnés à mort sur la place d’Aquitaine (l’actuelle place de la Victoire). Il porte aussi son regard anticlérical sur des religieux, sur des « monstres » de foire, commentant chaque dessin d’un trait de plume, ce qui fait dire à l’autrice qu’il participe à la naissance d’un journalisme visuel.

On n’épuisera pas ici toute la richesse de ce livre soutenue par une iconographie abondante. Mentionnons toutefois La laitière de Bordeaux, son dernier tableau : « peinture matinale, diurne, à l’opposé de ses Peintures noires…Goya libère sa peinture » dans cette œuvre lumineuse représentant un travail féminin, dont on a pu dire qu’il était précurseur d’un art moderne et par ailleurs seul héritage de Goya à sa compagne Leocadia Weiss. Ajoutons ce mot de Suzan Sontag « Goya fait entrer dans l’Histoire, pour la première fois la notion de souffrance avec un commentaire moral ». À rapprocher de l’analyse qui inscrit Goya « dans la lignée profondément espagnole d’humour noir, de dérision, de satire humaine et sociale dominée par la raison » (Maria Santos-Sainz) qu’incarnèrent les auteurs du siècle d’or. Concluons par ces nouveaux mystères de Bordeaux : certaines de ces dernières œuvres (les Caprices de Bordeaux) nous sont parvenues incomplètes, et leur pérégrination a entamé un obscur chemin qui les a fait se retrouver au célèbre musée de l’Ermitage, à Saint -Pétersbourg, après la deuxième guerre mondiale ; elles y sont toujours. Et second mystère, celui de son squelette incomplet trouvé sans tête dans le cimetière des Chartrons, lors de l’exhumation réalisée à la fin du XIXème en vue du rapatriement vers l’Espagne de ses restes …

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : La Machine à Lire

Publié sur aqui.fr le 19/01/2021