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Culture | L'Actualité de la culture : Humeur Noire

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C’est un livre d’humeur selon le titre et son contenu même que nous livre la romancière née à Bordeaux. Lisant le cartel -un commentaire d’un tableau- dans la partie du Musée d’Aquitaine consacrée à la période négrière de la ville, « me hérisse la tartufferie de cette rhétorique » écrit-elle. Cet élément déclencheur est le début d’un long récit où se tirent les fils du passé de la ville, mémoire officielle et face cachée, pelote sans fin d’où l’autrice dévide également, étroitement mêlés ses souvenirs et ses origines.

Car c’est un double dévoilement qui se déploie : celui d’une petite fille née au sortir de la guerre, dont l’enfance s’est déroulée dans la partie ouvrière du quartier des Chartrons, son itinéraire d’élève dans l’école de la République, nourrie au savoir-faire et à la passion de ses enseignants, et au savoir des livres dévorés des bibliothèques publiques – la sienne près du Jardin Public. Et en face de l’histoire des gens de peu, toujours semblable et toujours ignorée dit-elle, se trouve l’histoire majuscule de Bordeaux, lui faisant énoncer : « À bien de ses ressortissants Bordeaux inspire la même attraction-répulsion que la mienne, même distance envers ses académismes, son entre-soi et sa frilosité́ compassée, pour finir sa vanité́ provinciale. Par-dessus tout envers sa propension à̀ blanchir sa mémoire à la fausse monnaie de l’oubli. ». Et là, place à l’énumération, à chaque fois avec illustration et légende, accumulation impressionnante par sa masse même bien sûr, mais aussi par sa clarté, son érudition plutôt maîtrisée et l’agilité verbale, le style furieux parfois, lyrique souvent du propos. Cette mémoire souvent verrouillée et rouillée de la ville, l’autrice la convoque en rappelant, outre ce passé négrier, la condamnation de Maurice Papon, secrétaire général de la préfecture d’Aquitaine pendant l’occupation allemande, pour sa complicité dans la déportation des Juifs bordelais ; elle passe également par l’architecture de la ville, «  le triste exploit des architectes élus par Chaban pour enfouir le quartier Mériadeck sous une dalle en béton » et aussi l’image amusante de sa représentation de la Cité du vin. On n’aurait garde d’emporter une image trop négative de la métropole régionale ; car sourd à travers l’éclat aigu de sa prose et son indignation, l’amour de la cité, façonnée rappelle Anne-Marie Garat par les apports des gens qui n’ont pas d’histoire, selon la belle expression de Victor Hugo. Mais revient aussi en guise de conclusion provisoire, le texte, nouveau, du cartel : celui que les autorités du musée ont modifié après ses commentaires, à ses yeux insuffisant, d’où sa nouvelle proposition d’écrit. Bordeaux, un récit sans fin…

Anne Marie- Garat signera son livre à la librairie La Machine à lire vendredi 19 mars.

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : La Machine à Lire

Publié sur aqui.fr le 16/03/2021