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Agriculture | Louis Boutteaud et Alexis Bonnet développent leur ferme rêvée : "un nouveau modèle est possible"

Louis et Alexis avec leurs porcs

Louis Boutteaud et Alexis Bonnet ont de ces parcours de l’ordre de la destinée. Tous les deux fils d’agriculteurs, ces vingtenaires ont grandi à moins d’un kilomètre l’un de l’autre du côté de Surgères, sans jamais se rencontrer. Après avoir longtemps connu chacun des modèles d’agriculture bien différents, ils se sont retrouvés autour d’une vision commune à La ferme des sens, à La Devise. Depuis l’an dernier, ils sont tous deux associés à Jean Boutteaud, le père de Louis. Ce quinquagénaire a converti cette exploitation de 140 hectares en bio il y a plus de vingt ans.

Pour Louis, le choix s’est fait très tôt, comme une évidence. « Vers l’âge de 15 ans, je savais déjà que je voulais devenir agriculteur », affirme-t-il. Pourtant, ce n’est pas ce que raconte son CV : un BAC Eco, suivi d’une prépa lettres, puis une fac de gestion et marketing, avant d’intégrer un BTS agricole Analyse, conduite et stratégie de l'entreprise (ACSE). « J’ai vu mon père et ses associés évolués, j’ai constaté dans leur entourage que ceux qui s’en sortaient savaient se remettre en question, innover. J’ai pris conscience très tôt qu’il allait falloir repenser les modèles agricoles, et que ça demanderait une bonne ouverture d’esprit. J’ai donc commencé par aller vers des études qui me plaisaient, sans pression », explique le jeune homme de 26 ans.
Avoir formé son intellect lui permet notamment de percevoir les changements sociétaux en cours, comme l’impérativité d’aller vers des modèles conciliant une production alimentaire rentable et la protection de l’environnement. « Si le BTS m’a apporté les techniques agricoles et des compétences en comptabilité agricole, mes études en gestion-marketing m’ont permis d’appréhender le fonctionnement du marché », analyse-t-il. Le jeune homme s’est également beaucoup formé auprès de son père. A sa majorité, il est devenu aidant familial agricole. D’abord chaque été durant ses vacances, puis à l’année, après sa sortie de BTS en 2018. « Pendant deux ans, j’ai pu voir l’intégralité de la gestion de la ferme sur une saison complète, du travail du sol jusqu’à la récolte. Avec mon père, nous avions choisi ce statut car il nous permettait d’adapter mon salaire et ma présence en fonction des rentrées d’argent et des besoins. Cette flexibilité m’a permis aussi de voyager, d’aller découvrir d’autres choses», explique Louis.

 "J’ai vu qu’il était possible de travailler avec des modèles plus intéressants sur le plan environnemental, financier et social."

Pour Alexis Bonnet, le choix de l’agriculture ne fut pas aussi évident : « Comme chez beaucoup d’agriculteurs en conventionnel, je voyais mon père travailler beaucoup pour gagner peu, avec peu de reconnaissance, peu de temps pour lui et sa famille. Je n’avais pas envie de ça. » Il commence par faire un BAC pro en mécanique agricole à Saint-Jean-d’Angély. Durant sa formation, il est amené à rencontrer des agriculteurs pratiquant d’autres formes d’agriculture. « J’ai vu qu’il était possible de travailler avec des modèles plus intéressants sur le plan environnemental, financier et social, avec un tissu collaboratif et solidaire. Je me suis rendu compte qu’il existait des outils pour sortir du conventionnel et qu’il suffisait de les mettre en place ! Ca a changé ma vision de la vie. »
Ses années de BTSA ACSE option marketing et surtout ses stages en exploitations bio le confortent dans ses aspirations. A la fin de son BTS, il décide de faire des remplacements pour se faire de l’expérience et atterri pour quelques mois chez les Boutteaud, en septembre 2017. « J’ai trouvé très vite que Jean et Louis avaient de supers idées. On s’est rendu compte qu’on avait des compétences très complémentaires. Jean avait une longue expérience sur la conduite en bio et sur l’usage du matériel, Louis était compétent en zootechnie et en agronomie, moi, j’étais un peu le bricoleur de la bande et j’aimais bien l’aspect vente », raconte le jeune homme de 22 ans.

Une prise de risque mesurée

Après deux ans de collaboration enrichissante, Alexis aimerait s’installer, mais ne veut pas travailler seul. Il propose à Jean et à Louis d’investir avec lui sur d’autres terres. Les Boutteaud lui proposent plutôt de l’associer à leur propre ferme. Jean, qui a toujours travaillé avec des associés, sait déjà qu’il passera le relais à son fils. « On a réalisé qu’en deux ans de présence d’Alexis, on n'en avait jamais parlé. On n’y avait même jamais pensé ! », se souvient Louis, amusé aujourd’hui de n’avoir pas vu cette évidence à l’époque. « Ca se passait bien, et la prise de risque était mesurée puisqu’Alexis avait toujours la possibilité de reprendre tout ou partie de la ferme de son père si ça ne marchait pas », analyse Louis.

Pour consolider leur entente, le trio se fait tout de même aider par la Chambre d’agriculture, à travers le parcours installation-transmission. « Nous avons notamment passé des entretiens individuels avec un agent, qui nous a permis de faire le point sur nos attentes personnelles et notre vision du modèle que l’on voulait. Ca nous a permis de mettre les choses à plat et d’éviter d’éventuels malentendus », racontent les garçons. Le trio partage une vision commune de l’agriculture et une même aspiration à travailler en synergie, avec du temps pour soi.

Aller plus loin dans l'exigence du bio

Alexis et Louis se font également accompagner par le Groupement des agriculteurs bio de Charente-Maritime (GAB17), qui les oriente vers diverses formations. Les deux acolytes font des stages en biodynamie, sur la biosécurité en élevage animal ou encore sur la culture du thym. « Ca nous a permis d’adapter nos projets à la ferme », analysent les deux vingtenaires. Les garçons ont ainsi fait passer l’élevage de porcs de 100 à 200 bêtes  et revu l’intégralité de son fonctionnement. « On est en train de créer notre autonomie alimentaire pour nourrir les cochons. On y consacre désormais 10 à 15% de notre production de céréales destinées à l’alimentation humaine, en privilégiant le réemploi du son et des graines cassées ou trop petites pour la commercialisation, ainsi qu’un peu de féverole », explique Alexis.

Les jeunes gens ont développé la vente en direct de leur viande, mais aussi de légumineuses bio. Leurs haricots secs, lentilles, pois chiches et flageolets sont pour l’instant vendus uniquement en sachets et en bocaux – ils réfléchissent à d’autres formes de conditionnements, comme des plats préparés. Ils se sont également lancés dans la culture de thym, dont la production est transformée par Biolopam en infusion et en assaisonnement pour des industries de l’agroalimentaire comme Léa Nature. Louis et Alexis ont misé spécifiquement sur cette plante aromatique, « car elle est dix fois plus rentable que le blé ». Or, « en s’installant, on ne voulait pas s’agrandir mais valoriser ce qu’on avait en lui donnait une valeur ajoutée, en misant sur le qualitatif ».

C’est toujours dans cette optique que le trio compte s’agrandir à moyen terme. Alexis compte récupérer une partie des terres de son père, des parcelles situées à moins d’un kilomètre de la Ferme des sens. « L’objectif n’est pas de s’étendre pour produire plus mais de pouvoir faire plus de rotations avec nos cultures et pousser plus loin notre modèle en biodynamie », explique le jeune homme. « On pourrait aussi créer un parcours pédagogique entre les deux fermes pour expliquer le métier aux visiteurs », renchérit Louis. Le duo rêve d’une ferme pédagogique qui associerait une production rentable, respectueuse de l’environnement, avec l’accueil du public. « On veut créer un modèle cohérent, structuré autour de nos valeurs. Et si au passage on peut susciter des vocations, c’est encore mieux ! »

Anne-Lise Durif
Anne-Lise Durif

Crédit Photo : Anne-Lise Durif

Publié sur aqui.fr le 17/05/2021