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Culture | L'Actualité de la littérature : Tous tes enfants dispersés

Beata Umubyeyi Mairesse : Tous tes enfants dispersés -Autrement-243 pages-18 €- novembre 2019- puis J’ai Lu, en février 2021

Tout chargé de gravité et de souffrance, mais aussi d’arbres et de fleurs, de paysages et de musiques jolies, le roman de l’écrivaine bordelaise Beata Umubyeyi Mairesse connaît une nouvelle vie dans sa réédition au Livre de de poche. Aqui revient sur ce récit délicatement détricoté et qui court sur une vingtaine d’année, à cheval entre le Rwanda et la France.

C’est, au fond, le temps d’une génération, comment retrouver dans les plis d’une mémoire familiale dévastée par le génocide des Tutsis du Rwanda, en 1994, les liens entre la mère, Immaculata, et sa fille Blanche ; auxquels s’ajoutera vite un nouvel interlocuteur, le fils de Blanche, Stokely. Ces attaches se recréent par deux canaux, essentiels : l’histoire de la famille et les langues. D’abord la langue natale de la mère et de la fille, le kinyarwanda, cette langue si riche, aux savoureux proverbes et aussi « langue compliquée » aux dires même de la jeune femme -à tel point par exemple qu’un même terme peut désigner le passé et le futur, idée fondamentale dans la construction du livre ; et le français, langue de Blanche, lorsqu’elle est petite fille à l’école, langue des colonisateurs belges, puis celle de sa fuite et de son refuge en France. Pour ce qui est de la reconstruction familiale, il faut suivre les étapes de l’itinéraire de Blanche : revenue au pays 3 ans après le génocide, renouer avec les siens n’est pas facile ; Immaculata est meurtrie par le souvenir des 3 mois passés dans une cave pour échapper aux génocideurs, son fils Bosco se relève difficilement des horreurs de la guerre faite comme combattant de l’armée patriotique rwandaise, avant que ses souffrances ne le conduisent au suicide, point de départ du mutisme de sa mère. D’autres voyages, d’autres longs échanges seront nécessaires pour orienter douleur, chagrin et culpabilité des survivantes vers l’apaisement et l’ébauche de la construction d’un destin commun. Le récit est mené par des voix de femmes, celles qui portent et mettent au monde les enfants, elles qui mesurent aussi, comme Immaculata, devenue muette après tant d’épreuves, combien « le silence est une arme défensive, lisse et froide, dont les femmes peuvent se servir la vie entière contre les hommes, contre leur progéniture, contre elles-mêmes. C’est une prison sans mur … » et elle ajoute, avec une ironique cruauté : « se pendre avec sa langue, n’est-ce pas cela que j’ai fait ? ». En guise de conclusion à la présentation de ce beau roman, peut-être faut-il appliquer à cette narration familiale ce qu’Immulata dit de l’histoire récente de son peuple : « Notre nation avait été déchiquetée, il lui faudrait une ou deux générations pour se recoudre ».

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : La Machine à Lire

Publié sur aqui.fr le 26/07/2021