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Culture | La Rochelle a fait son cinéma

Le film L’échiquier du vent a été projeté lors du festival la Rochelle fait son cinéma

Le Festival La Rochelle cinéma s’est déroulé fin juin une poignée de jours avant celui de Cannes. Depuis sa première édition, il y a 49 ans, le festival se consacre à l’exploration universelle du cinéma, tant dans sa dimension historique que dans l’actualité des dernières sorties, et sans compétition sinon celle de la richesse des œuvres présentées. Cette année, les festivaliers ont particulièrement apprécié les rétrospectives consacrées Roberto Rossellini, René Clément et Maurice Pialat. Aqui a souhaité mettre sa focale sur l’intérêt particulier des œuvres au noir proposées.

Et d’abord un très beau film iranien l’Échiquier du vent de Mohamed Reza Aslani

Datant de 1976, c’est un miraculé des limbes cinématographiques. En effet, sa première projection au festival du film de Téhéran fut sabotée, de sorte qu’il disparut des radars, d’autant que, en 1979, la révolution islamique prit le pouvoir en Iran. Le film fut interdit en raison de scènes jugées « obscènes ». En 2015, par le plus grand des hasards, les négatifs sont découverts dans une brocante de la capitale et « exfiltrés » vers la France ; et le film est restauré par les bons soins conjugués de la fondation de Martin Scorsese et de la Cineteca de Bologne. Grâces soient rendues au distributeur Carlotta, qui a permis sa diffusion en France et à la fille du réalisateur, Gita Aslani Sharestani, dont les commentaires éclairent l’œuvre de son père.

Magnifiquement présenté, dans des couleurs somptueuses où dominent un rouge tantôt éclatant tantôt tirant vers le noir, mais aussi toute une gamme chromatique de jaunes et d’oranges (les scènes de nuit sont éclairées à la bougie), c’est une tragédie familiale, un drame noir qui se joue. Dans la splendeur d’une riche demeure bourgeoise, « Petite Dame » (l’actrice Fakhri Khorvash,) héritière paraplégique de cette splendide maison après la mort de sa mère, subit la voracité financière de son beau-père et les convoitises d’un de ses neveux. Elle n’a comme alliée qu’une jeune servante avec l’aide de laquelle elle projette l’élimination progressive des prétendants…Tout ne se passera pas comme prévu, malgré la relation amoureuse entre les deux femmes.

Le film est remarquable à plus d’un titre : c’est une allégorie de la société iranienne et des tensions entre ses catégories sociales, dans les années précédant la révolution de l’ayatollah Khomeini. On y voit par exemple une vieille domestique tenter de soulager les souffrances de Petite Dame par d’anciens rituels médicinaux, tout aussi impuissants que les interventions de la médecine moderne. Issue de l’aristocratie, l’héritière affronte ici les couches nouvelles de la bourgeoisie accapareuse, le film étant historiquement situé au début du XXème siècle, période qui connut une telle opposition politique. Le récit a la forme d’une dramaturgie théâtralisée, partagée entre l’horizontalité des pièces d’étage, les salons et la chambre à coucher ; Petite Dame y est comme prisonnière. On distingue ensuite la verticalité d’un imposant escalier d’apparat, où se jouent les conflits, se toisent les différences sociales, et enfin l’horizontalité à nouveau d’une cave où sont entreposées d’immenses et mystérieuses jarres de verre, et aussi de bassins saturés de vapeur d’eau, ……Et que viennent scander les séquences des très beaux plans fixes d’un groupe de femmes, lavant le linge dans la cour de la maison, comme un chœur de théâtre antique commentant l’action, dans une symphonie de couleurs tirant vers le bleu et vert pâles. On n’épuisera pas ici les éclatantes facettes de cette œuvre si vivante en dépit du presque demi-siècle qui nous en sépare : longs travellings de la caméra passant d’un niveau à un autre, à la poursuite des personnages, vire voltages furieux et grinçants du fauteuil d’handicapée menés par la jeune servante, musique lugubre et lancinante portée par des instruments à vent. Cet Échiquier du vent est une espèce de pont cinématographique baroque, entre tragédie à l’occidentale (de Shakespeare à Visconti) et le cinéma épique du japonais Kurosawa.

Le traducteur de Rana Kazkaz et Anas Khalaf, 2019

C’est un film politique traité comme un thriller. Sami, traducteur de profession syrien suit en Australie où il est réfugié, la situation de son pays ; des flash-backs lui rappellent la répression des années 80 dont a été victime son père raflé et disparu. Lui-même accompagnateur en tant qu’interprète de l’équipe olympique syrienne, fait une erreur en traduisant les paroles d’un boxeur à qui on apprend la mort du père Assad : « la plupart des gens sont tristes » alors qu’il fallait dire tout le peuple est triste. Il a demandé l’asile en Australie. Apprenant que son frère a été arrêté, il décide de revenir malgré le danger. Mais ses deux compagnons passeurs sont abattus, le voilà livré à lui-même, il se réfugie chez sa sœur (ou sa belle-sœur) ophtalmo tout comme le dictateur Assad ; le film n’est plus qu’une succession de peurs, cavales trahisons, situations sans espoirs, terreur panique…

Mains criminelles de Roberto Gavaldón film mexicain, 1950.

Le charlatan Jaime Karin (Arturo de Córdova) se fait passer pour un voyant afin d’escroquer les clients de l’institut de beauté où travaille sa femme. Il tente de faire chanter l’une d’elles qu’il soupçonne (d’après ce qu’a saisi sa femme) d’avoir tué son mari à l’aide de son neveu et amant. Mais il se fait prendre à son propre jeu et tombe sous le charme de la jeune femme, Ada (Leticia Palma). Ce qui est superbe dans le film, c’est la compréhension qu’a Karin de sa déchéance et de sa chute à venir, il est au fond envoûté par la jeune femme tout en se rendant compte de ce vers quoi il va être entraîné : une succession d’épisodes dramatiques qu’on ne dévoilera pas ici, agissent comme un glissement fatal et ininterrompu vers un abîme pressenti et angoissant. On appréciera le travail du décor de l’œuvre : références à l’expressionnisme allemand, comme ce luxueux intérieur avec un escalier monumental qui s’étire vers on ne sait quoi, ou encore l’immense morgue ; et aussi les toilettes d’Ada avec sa robe noire et les cigarettes qu’elle fume à travers sa voilette… En consacrant une rétrospective à ce cinéaste, maître du mélodrame noir, le festival a eu la main heureuse.

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : L'Echiquier du Vent

Publié sur aqui.fr le 16/08/2021