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Culture | L'Actualité du Roman Noir : La diablesse dans son miroir

Horacio Castellanos Moya : La diablesse dans son miroir traduit de l’espagnol (Salvador) par André Gabastou- Métailié, collection Suites

Les romans de Horacio Castellanos Moya sont comme des météorites littéraires qu’aurait produite l’incandescence politique du pays d’origine de l’auteur, le Salvador, balloté depuis tant d’années entre dictatures militaires et guerres civiles, jusqu’à celle qui s’acheva au milieu des années 1990. Dans ce cycle romanesque, forte d’une douzaine de livres, nous suivons les turpitudes et les malheurs de familles de la grande bourgeoisie du pays, partagées entre leur appartenance aux cercles dirigeants et une sensibilité politique souvent à l’opposé de nombre de leurs membres. On accompagne aussi les pérégrinations de leur entourage et de leur domesticité, sans oublier celles de divers hommes en armes, au total une diaspora souvent dispersée dans d’autres pays d’Amérique centrale, voire aux États-Unis. Et ce dans un désordre chronologique le plus total, qui débute dans le courant des années 40 du siècle dernier, et qui reste, à ce jour, toujours ouvert.

La Diablesse dans son miroir est un épisode enchâssé dans une trilogie qui comprend Le Dégoût et L’Homme en armes- mais chaque composante du triptyque peut se lire indépendamment les unes des autres- Le parti pris est de faire porter chaque histoire par la voix unique du chroniqueur. Ici, tout débute avec l’annonce faite à la narratrice, Laura Rivera, du meurtre de sa confidente de toujours, sa presque sœur, Olga Maria. La morte, propriétaire d’une boutique de mode, était parée de toutes les grâces et avantages dus à son rang, c’est une évidence ; tout comme Laura, bien sûr. Dans ce récit fait de ses monologues, elle s’adresse à une autre de ses amies pour lui raconter tout ce qu’elle sait de la vie de la morte et les pistes qu’elle explore concernant sa disparition. Tout est sexe et politique dans ce que développe cette enquêtrice amatrice : la morte a séduit beaucoup d’hommes, en particulier un riche politicien promis à de grandes espérances.  

Ce roman noir est un brillant exercice littéraire puisqu’il est composé de la seule parole de Laura, développée en neuf chapitres. La force et l’habileté de l’auteur consistent à faire ici de cette narration à une voix, par essence statique, un procédé au contraire plein de vivacité, où l’action se bouscule. Mais l’intérêt du livre ne s’arrête pas à cette prouesse technique de style. Il décrit de belle manière et de l’intérieur, l’univers bien mal en point de la société salvadorienne de l’époque, où corruption, violence, affairisme et anti- communisme des élites dirigeantes font bon ménage. C’est, par-dessus tout, une œuvre parodique, bourrée de la libido impérieuse de la narratrice, où éclate par moment, par des interstices de la narration, sa paranoïa galopante.

On lira aussi le dernier opus de ce qu’on ose qualifier de série, tant le mot est galvaudé, La Mémoire tyrannique, paru en 2020 chez Métailié (traduction de Robert Solis).

Bernard Daguerre
Bernard Daguerre

Crédit Photo : Metaili

Publié sur aqui.fr le 26/08/2021