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Culture | Entre les lignes : "La mort est une nuit sans lune", de Renaud Santa Maria, aux éditions Stéphane Million

La mort est une nuit sans lune de Renaud Santa Maria aux éditions Stéphane Million

La citation de Nieztsche : « ce qui ne tue pas rend plus fort », tant de fois galvaudée, prend tout son sens sous la plume de Renaud Santa Maria. Son écriture, tendre et cruelle, froide et lucide, est celle d’une espèce rare de nos jours : l'"anarchiste aristocratique". Son récit témoigne de la vie tourmentée d’un dandy romantique qui doit vivre à une époque où l’idée de bonheur s’est drapée d’un voile de vulgarité et de grossièreté. L’esthétique absolument noire de Renaud Santa Maria reflète une pensée brillante au plus près de la mort.

La mort est une nuit sans lune de Renaud Santa Maria
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C’est d’abord un enfant d’Afrique jeté dans les Ardennes comme une bombe dans les tranchées de 14-18. Débute alors le drame d’un gamin lucide, particulièrement conscient de la mort. D’abord on souffre d’imaginer ce petit arpenteur de cimetières, assis sur les bancs de l’école, à côté des morveux de la République. Puis on se régale de la révolte silencieuse de ce poète en force, à l’allure rimbaldienne, refusant en bloc d’ingurgiter les bases d’une idéologie consumériste qui viserait à accoutumer les plus jeunes au goût des illusions.

Dans les yeux d’un clown le petit Augustin voit «la crasse de l’Homme pleurant son rimmel, comme le monde son sang séché.» De sa fenêtre, la cathédrale des Sacres dépasse la ville de Reims « aux atours d’une architecture hideuse. »  Se dessine alors en lui un goût prononcé pour la beauté du gothique et la négation du vulgaire. L’"anarchiste aristocratique", que devient Augustin, semble se bâtir sur les ruines à venir de cet égalitarisme à la française qui pousse l’individu à s’interdire moralement de réussir. « Devenir ce qu’il est », pour reprendre Nieztsche (et pas la campagne de pub pour l’armée française !), tel paraît être le leitmotiv d’Augustin, plus heureux dans les allées d’un cimetière que dans celles d’une fête foraine.

Renaud Santa Maria rassure, écrivant sans pathos

L’histoire d’Augustin aurait pu être la fable de la lame de rasoir contre le pain de guimauve si le dandy contemporain, comme un Huysmans parachuté dans le Paris du XXIème siècle, n’avait pas eu ce contraste délicat d’outre-noir digne d'un tableau de Pierre Soulages. Son spleen de la vulgarité de notre temps a la forme idéale de l’époque romantique. Le décalage est savoureux. C’est le noble contre l’ignoble, le monde contre l’immonde, au sens étymologique. Mais « inlassablement, un sentiment de tristesse (le) tourmentait. (Il) n’avait que dix ans et pourtant (il) ne désirait que mourir. »

Un ami, Raphaël, va s’interposer entre Eros et Thanatos, entre l’amour et la mort. Au sommet de cette crête aux versants abruptes il sera la ligne rouge contre le basculement, remplacé un temps par Clara, l’alter-égo féminin. De là-haut Augustin se permet d’avoir à la fois une proximité et une distance avec la mort, plus précisément avec le risque de mourir-le suicide. La mort est partout présente dans le roman, mais Renaud Santa Maria rassure, écrivant sans pathos. Il n’appelle pas à la pitié car en dépeignant ainsi la souffrance l'auteur réussit à renverser le jugement du lecteur compatissant. Jamais morbide et souvent bienveillant, il désamorce page après page la bombe de 14-18 qui est coincée dans la gorge d’Augustin. Et ça fonctionne pour nous aussi.

Olivier Darrioumerle
Olivier Darrioumerle

Crédit Photo : Stéphane Million éditeur

Publié sur aqui.fr le 13/09/2012