Culture | Entre les lignes: "Mon doudou divin" de Katarina Mazetti.
05/08/2012 | Petits arrangements avec la vie, la mort, la foi... par l'auteur du "Mec de la tombe d'à côté".
Après le succès du « Mec de la tombe d’à côté » et sa suite « Le caveau de famille », l’écrivain suédois Katarina Mazetti revient avec « Mon doudou divin », un huis clos unissant pour un temps sept âmes en peine qui ont répondu à l’appel d’une petite annonce : « Tu es à la recherche d’une foi ? D’un mode de vie ? Tu essaies de trouver ton Dieu au moyen de cérémonies et rituels divers, tu te laisses absorber par différentes doctrines – pour les abandonner aussitôt ? Alors tu aimerais peut−être nous accompagner au domaine de La Béatitude, pour trois semaines de stage en octobre… ». Bienvenue à la Béatitude ! Un ancien camp de scouts avec des penderies gris militaire, des chaises bancales, des lumières au néon, et des chambres aux noms de totems improbables « le castor, le lynx, le glouton »… Le décor est posé, terne comme il se doit afin qu’il s’illumine quand le rideau se lève sur la scène où, telles les couleurs sur un tableau, prennent vie ces personnages aux prises avec leur conscience en quête de sens.
Katarina Mazetti nous brosse en effet un tableau tout en couleurs et contrastes. Où le blanc serait Karim, le pur, le sincère, le candide. Les yeux grands ouverts sur un monde qui n’existe pas, sans barrières, sans lutte, tout en fraternité. Le noir, Adrian, coorganisateur du stage avec Annette, sa compagne, faux moine au visage tatoué d’un serpent, qui porte une robe de bure cousue main par Annette, qu’on imaginerait plutôt comme un Kabic bleu marine qui gratte sur la peau… d’ailleurs, noir ou bleu foncé ? On ne le situe pas bien, car lui−même ne sait pas trop où il crèche. Enfant de hippies multicolores, il est devenu cadre col blanc en réaction, bossant dans une auto−école, jusqu’à freiner des quatre fers et opérer le virage de sa vie : meneur de brebis égarées, mi berger, mi équarisseur, tunique bleue et cavalier de l’apocalypse. Annette, sa compagne, pourrait avoir les couleurs chatoyantes du tournesol, si celui−ci n’ornait pas son tablier de cuisine. Là encore, on ne sait pas trop qui se cache derrière le tablier. Son étendard : Ni dieu ni maître ! C’est la passionaria de la béatitude, en colère contre le SEIGNEUR, en majuscules surtout. Annette, exaspérée, jongle avec les notions, devoir, plaisir, soumission, rébellion, jusqu’à parvenir enfin vers une certaine sérénité. Pas béate non, consciente. Eveillée enfin. Et puis voici Bertil, aux couleurs incertaines. Quelque chose comme le rouge andalou et le brun sombre, car en fait tout dépend de l’éclairage.
Justement, l’éclairage nous est donné par deux regards : Wera, journaliste pour une feuille locale, dont on pressent qu’il y a beaucoup de l’expérience de Katarina dans la manière acerbe et désabusée de jouer du caractère, et Madeleine, « la pénitente ». Deux regards, souvent opposés, deux voix surtout, qui rendent compte à leur manière des débats et des prêches de leurs acolytes du moment. Grâce à elles, le tableau s’anime. Grâce à elles, on rigole, on s’interroge, on s’émeut tandis qu’au milieu de ce loufoque aréopage plane le mystère : une « Dame grise » dont on ne sait rien au début, guère plus au milieu, évanescente, et évanouie dans la nature à la fin. Une ombre, une pensée.
Car au-delà de la godriole, il y a là aussi, en fond du tableau, l’évocation d’un grand questionnement de nos sociétés modernes, en équilibre précaire entre l’extrême et le néant et où chacun rêverait de trouver le remède miracle à sa crise de foi. Un vrai problème de fond avec lequel Katarina Mazetti parvient à nous divertir, tour à tour pétillante, légère ou profonde. Aux couleurs du temps.
Anne DUPREZ
Mon doudou divin, Katarina Mazetti, Gaïa éditions 2012. Traduit du suédois par Lena Grumbach et Catherine Marcus.

Anne Duprez
Crédit Photo : Editions GaÏa tous droits réservés













