Culture | Entre les Lignes: "Redrum" , Jean-Pierre OHL.
26/08/2012 | "Un subtil roman d'anticipation qui se referme sur le lecteur comme un piège..."
L’Arbre Vengeur a encore frappé. Voici « Redrum » de Jean−Pierre OHL. Qui ne se souvient pas du petit Dany scandant « Redrum ! redrum ! redrum ! » d’une voix de ventriloque, dans les couloirs interminables de l’hôtel Overlook de « Shining » ? Mais si voyons, « Shining » de Kubrick, avec Nicholson dans le rôle du déjanté, happé par les ombres d’un monde qui n’existe pas, qui n’existe plus. Un film que connaît par cœur, avec tant d’autres, Stephan Gray, le personnage central du roman de Jean−Pierre OHL. En effet, devenu spécialiste de Kubrick par la force d’un film qui, encore enfant, le sèche comme un uppercut, Stephan Gray est convié à un colloque consacré au maître en compagnie d’autres cinéphiles passionnés, tous calés sur la question, tous franchement décalés aussi…
Tout est une question d’angle de vue, et il y a d’abord les paysages. Il y a en effet des écrivains dont on vante l’agencement des mots et leur résonance; Jean−Pierre OHL, est maître en agencement des images. Les couleurs, les lumières, les escarpements −qu’on aimait déjà dans « Les Maîtres de Glenmarkie » et « Monsieur Dick ou le Dixième Livre » du même auteur – parlent autant que les personnages. Ils en sont la toile de fond, tour à tour reflet ou creuset de leurs humeurs. On sent qu’il n’y a pas que Stephan Gray qui soit cinéphile, Jean−Pierre OHL très certainement aussi. Il monte son roman comme un réalisateur son film. Des images nées du livre renvoient à celles enfouies dans notre subconscient d’être humain « visionneur », élévé à la pellicule ou au petit écran. Au détour d’une page les flashs savamment déclenchés par l’auteur projettent dans notre esprit des extraits subliminaux, d’Hitchcock au mythique numéro 6 de la série Le Prisonnier. Sans oublier les dialogues bien entendu : Jean−Pierre OHL a le sens de la formule. « John Ford était son Dieu, John Wayne son Saint Pierre,, Sergio Leone son Belzébuth »…
Tout est une question de recul, et il y a ensuite le retrait, le vase clos, le monde dans et hors du monde. Stephan Gray est l’invité d’Onésimos Nemos, le plus décalé de tous ces calés, à tel point que parfois on s’interroge si ce n’est pas un hologramme. Némos vit seul sur une île –celle où se passe le colloque – dans un œuf futuriste où il récrée le monde, environné de clones de stars dont il restitue à la perfection la beauté évanouie. Obsédé par ce qui n’est plus, il est l’inventeur de la « sauvegarde » ou comment rendre vie à ses chers disparus. On se prend à rêver : et si c’était possible ? Si l’on pouvait éternellement retourner dans l’œuf de ses souvenirs et continuer un semblant de chemin ?
Tout est alors question d’éclairage. Du merveilleux à l’angoissant envers du décor…
« Redrum » est plein de références, de clés, d’énigmes, de double jeux et de double je. A lire comme on embarque dans un grand film d’aventures, à décrypter comme un casse tête chinois, à aborder comme une île dont la brume révèlerait à la fois un clair horizon et la rudesse des écueils. A découvrir en tout cas, et à ne pas lâcher.
Anne DUPREZ
"Redrum" de Jean-Pierre OHL, l'Arbre Vengeur 2012.

Anne Duprez
Crédit Photo : Editions l'Arbre Vengeur tous droits réservés.












