Culture | Entre les Lignes: Rien ne sert de courir, Pierre Naudin.
02/09/2012 | Le destin d'un espoir des années 30, sur fond de Grande Histoire.
On connaissait Pierre Naudin, hélas décédé en 2011, pour ses quatre fresques consacrées à la Guerre de Cent Ans, déjà parues chez Aubéron où chacune a rencontré un public fidèle et passionné. On connaissait Pierre Naudin journaliste et sportif émérite, grand connaisseur du cyclisme et de la course à pied, ayant publié à ses débuts des essais et plusieurs romans sur le sport, parmi lesquels « Les Mauvaises routes » plusieurs fois réédité, fut unanimement salué par la critique. « Rien ne sert de courir » en est la suite, et met en scène Marc Bongrain, coureur et graine de champion dont le destin chaotique résonne en écho d’un morceau d’Histoire− les années précédant de peu la seconde guerre mondiale – qu’il traverse d’une course parfois incertaine et contrariée.
Marc est un jeune espoir. Pourtant, ses chances de marquer les stades de sa foulée de champion se voient soudain meurtries par un accident de char, alors qu’il servait sous les drapeaux. Il y perd un ami, espoir cycliste, un œil et en garde une main estropiée. Le roman s’ouvre sur cette situation bancale, comme les prémices des grands bouleversements à venir, quand ils étaient encore contenus dans des malentendus ou des mauvaises alliances, des promesses trop rapidement offertes, comme pour se protéger du pire. Quand les désillusions se fardaient d’une fausse sérénité.
Nous sommes en 1935. Marc s’entiche, comme s’il y était forcé, d’une jeune « jouvencelle », vendeuse chez Ariane et prénommée Denise. Leurs deux univers sont antinomiques : elle, issue d’une bourgeoisie qui se voudrait plus rutilante qu’elle ne parvient à l’être, dont l’honorabilité antisémite ne rime pas avec les idées de gauche du front populaire. Lui, ouvrier, sportif ne vivant que pour le sport, dont la vie se décompose en centièmes de secondes et en records tendus vers les futurs JO… de Berlin. Pourtant, Marc veut y croire, épouse Denise, tente de maintenir une vie de couple, bancale elle –aussi, et trop souvent dissonante.
Et Marc, pourtant borgne et manchot, court, et gagne. Et Marc doute, trompe Denise sans parvenir à se défaire du cocon d’apparences de sa vie d’homme trop vite rangé. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond sur la piste de ces années qu’on disait folles, mais qui allaient précéder la plus noire des chutes.
« Rien ne sert de courir » est une fresque où se mêlent habilement destins personnels et trame de fond d’avant guerre. On suit tour à tour avec tendresse et agacement chacun des personnages, dont les avancées aveugles traduisent la cécité, forcenée ou inconsciente, des années 30. Pierre Naudin, sur l’injonction d’éditeurs qui se voulaient avisés, publia une version plus courte de son roman – sous le titre « Les dernières foulées », transposé dans les années 1960. Il avait pourtant senti que le texte avait perdu là la force de son âme. Car dans la grande Histoire, 1960 n’est pas 1930. Là où l’une était renaissance et progrès, l’autre portait en son ciel de noirs orages, dont la lourdeur du temps empesait les plus belles envolées. « Rien ne sert de courir » est une fenêtre sur une époque, qui colore très précisément les héros qui y tentent de vivre et d’avancer, même si leur horizon n’est peut−être pas celui dont ils auraient pu rêver. Et pour cause.
Anne DUPREZ
" Rien ne sert de courir", roman de Pierre Naudin. Editions Aubéron 2012.

Anne Duprez
Crédit Photo : Editions Aubéron tous droits réservés.













