Culture | Entre les Lignes: un, deux, trois c'est parti pour L'Ire des Marges!
04/03/2013 | Trois oeuvres singulières pour une maison atypique.
Il y a quelques jours, Aqui se faisait l’écho de la naissance de la maison d’édition L’Ire des Marges. Obligation – morale – était faîte alors d’aller voir entre les lignes des trois premiers nés de la maison : le roman « Hydroponica » de Brigitte Comard, la pièce de théâtre « Flappers » de Renaud Borderie, la poésie des « Plains Regards » de Francis Julienpont. Obligation mais pas déplaisir, loin de là. Le choix éditorial annonce d’ores et déjà une volonté de non compromis avec toute forme de complaisance. Ici la jolie normalité n’est pas la norme. La création, la réaction, le ressenti bien plus, c’est certain, avéré et prometteur, à la lecture découverte de ces trois opus.
"Hydroponica" de Brigitte Comard."Hydroponica" est le premier roman de Brigitte Comard. Le titre initial "Le Mobil-Home" annonçait le destin chaotique d'Isa dont, un jour mauvais, la vie dérape et dont la dégringolade l'amène au camping avec son fils Enzo, huit ans. Un camping qui assemble là une curieuse caravane en marge du monde: Jamila, Aziz, Zora, Jean-Jacques et bientôt Magali. Un quotidien qui n'a que peu à voir avec les vacances, où la vie s'enlise, ni mobile ni volubile. Un paradoxe: survivre pour quoi? Ne plus vivre, végéter en faisant comme si tout allait bien pour le reste du monde, surtout calmer sa rage pour éviter de sombrer. Végéter oui, mais sans racine, sans rien ou presque de ce qui fait habituellement le substrat de la vie. C'est le sens de ce mot barbare inscrit sur une barquette de fraises pas chères venues d'Espagne: "hydroponico" qui devient "hydroponica" avec le a de Isa qui tente de faire surnager sa vie devenue plus que bon marché. Une vie discount. On est tous des Isa en puissance, en équilibre au dessus du vide, susceptibles de tomber sans avoir pour autant conscience de la possibilité de la chute. Vivants invincibles, mais si certainement déracinables... et en même temps, malgré tout, "en puissance". Isa qui a tout perdu, vacille mais tient debout, chute et se redresse. Le souffle de la vie jumeau de celui de la mort. Le prix à payer est à crédit, la carte passe mal, mais ... coûte que coûte, il arrive que la force s'inverse. Brigitte Comard décrit sans faux semblants la trajectoire hâchée d'Isa. Elle révèle un monde que beaucoup ne veulent pas voir, par indifférence, inconscience ou superstition. Elle révèle aussi ce qui, contre toute attente, permet aussi de survivre, voire de vivre à nouveau. La folle énergie du désespoir et l'immortelle étincelle qui parfois suffit pour revoir la lumière.
"Flappers" de Renaud Borderie.Ah, une pièce de théâtre ! Il est si rare de lire du théâtre … peut−être parce que l’effort n’est pas le même, il faut entendre une voix, imaginer des attitudes, tout en étant guidé par les injonctions de l’auteur, ces didascalies au mot magnifique qui sonne comme une cascade de mots. Lire du théâtre c’est se laisser aller à un autre rythme, mais c’est partir aussi, plus loin parfois qu’à la lecture d’un roman comme si les personnages étaient là soudain, criants de vérité. Et les personnages de Renaud Borderie sont criants, justement, hurlant même parfois, flirtant avec la folie, à tour de rôle. Renaud Borderie s’attaque à un mythe, Scott Fitzgerald, par la face nord, sa face sombre, sa femme Zelda. Zelda apparaît au début de la pièce dans une longue tunique blanche, internée, elle écrit. Elle écrit comme on respire et hurle pour qu’on lui apporte du papier, ce que fait le médecin comme un remède à sa furie. Dyo – Scott dit que l’écriture la rend folle. Tout comme la danse la rendait folle ou, au contraire, était le premier effet de sa folie. Il dit que tout acte de création la démange à se gratter au sang, car elle se couvre d’eczema quand elle écrit, quand elle danse à en mourir… « Moi je te vois mal » dit Dyo à Zelda, gêné par le soleil. N’est ce pas là la clé de ce mystère qui unit ou désunit ces deux là dont on ne sait qui est le plus fou des deux ? « Flappers » c’est la dissonnance des amants, c’est une sarabande folle et désespérée. C’est l’éclat d’une pureté sulfureuse, servile et rebelle à la fois. Démente. Un amour perdu dans les larmes, quand la sérénité ne vient que lorsqu’on rend les armes d’avoir trop souffert, qu’on est lourd de chagrin et de tourments. Une danse maudite et pourtant magnifique, de cassures en renoncements, de serments en déséquilibres.
"Plains regards, moment des renouées" de Francis Julienpont.La poésie est un souffle qui court sur la peau. Combien de fois entend−on : « Je ne lis pas de poésie, je n’y comprends rien ! ». Les mêmes diront plus tard que « la poésie c’est mièvre » quand ils comprennent trop. Il ne sert à rien de chercher à comprendre, mais juste de se laisser porter. Cherche−t−on à comprendre l’émotion ressentie quand soudain le vent souffle ?
« Demi fêlure et demi miel
Je sais siffler pour la broussaille absente »…
tel est l’autoportrait du poète. Il dit des choses qu’on n’entend pas. Il suffit alors d’écouter. Le frisson encouru peut être d’amour, de sensualité comme il peut être d’effroi. La poésie est une force qui s’arme sans prévenir, qui ne souffre aucune frontière pas même celle du temps. Les plains regards de Francis Julienpont sont un retour sur lui−même et les couleurs des émotions renouées. C’est un retour vers l’ocre brut des premières résonances, méandres secrets des émotions révélées.
« L’homme a trouvé son cœur
son regard intérieur…
et va par le vrai monde. »

Anne Duprez
Crédit Photo : l'Ire des Marges éditions












