Culture | Entre les lignes: "Vies de deux chattes" de Pierre Loti.
24/10/2012 | Et Loti nous enchante...
Les éditions Aubéron nous offrent, en cet automne, un très joli livre : une anthologie de Pierre Loti regroupant des textes félins dont « Vie de deux chattes », « Une bête galeuse », « Chiens et chats », « Noyade de chat » et de nombreux extraits de textes de Loti consacrés aux chats. Consacrés est bien le mot, tant affleure, sous chaque mot, le culte tendre que rend l’écrivain nomade à ces frères des hommes dont, avoue−t−il, l’âme apparaît au fond des yeux. Avec une infinie élégance, dans une écriture qui tient à la fois de la fierté racée du chat, tout autant que de sa discrétion et de sa mesure, il avance, à pas de velours, au travers de récits où brille un je ne sais quoi d’universel et d’humain dans des pupilles de jade.
La première à entrer en scène est une chatte angora blanche, mâtinée de quelques tâches noires. Un rien de piment sur une boulle de pureté immaculée et douce, histoire d’affirmer un caractère bien trempé dès les premières pages : « Sur ses cartes de visites » nous dit Loti, « elle avait du reste fait mentionner son titre de première chatte de ma maison : Madame Moumoutte BLANCHE, 1ère chatte chez M. Pierre LOTI »… Moumoutte blanche, beaucoup plus joliment que laisserait présager son surnom, est un tendre avatar de l’amour filial du Pierre voyageur pour sa mère et sa tante Claire, « aux tristes crépuscules de Décembre, aux veillées sans fin » … « quand la maison était redevenue grande et vide ». Un peu du feu de son âme rayonne au travers du regard du chat, un peu de sa douceur et de sa tendresse se réchauffe dans le soyeux de la fourrure de l’animal roi.
Entre ensuite en scène, l’étrangère, la mal aimée, la battue, l’efflanquée, laide et inattendue mais qui trouve, dans la fidélité des grands pactes secrets, la force de s’accrocher, et de sceller dans un regard une amitié éternelle. Pierre Loti rapporte la Chinoise (« Madame Moumoutte CHINOISE, 2ème chatte chez M. Pierre LOTI ») depuis le lointain Orient jusqu’à chez lui. Aussi disgracieuse alors que la blanche est coquette : deux pans d’Humanité. Commence alors une lutte de castes entre la blanche et l’étrange brune, suivie d’une froide tolérance puis enfin d’une indéfectible amitié fraternelle.
Au-delà de cela, Pierre Loti décrit l’Humain, dit l’amour mais aussi l’incertitude de vivre, l’angoisse d’avoir à n’avancer un jour que dans le souvenir. Gardiens des infinis mystères, les chats – dont on dit qu’ils traversent plusieurs existences− sont bien ici les dieux des passages. Les lares aussi, divinités protectrices des foyers. Sous la plume légère de Loti, ils unissent les extrêmes, relient les continents ainsi que les moments de vie, lourdes ancres du passé ou promesses d’envolées vers un clair avenir.
« Vie de deux chattes » et autres textes félins de Pierre Loti : une très belle surprise.
"Vie de deux chattes", Pierre LOTI, éditions Aubéron Octobre 2012.

Anne Duprez
Crédit Photo : Editions Aubéron












