Culture | « Jacques Ellul n'était pas un intellectuel dans sa tour d'ivoire » : entretien avec Michel Rodes, président de la Sepanso Pyrénées-atlantiques.
09/01/2012 |
Le 6 janvier, Jacques Ellul aurait eu 100 ans. Un siècle au cours duquel s'est dressé la critique écologiste contre une machine qui n'a cessé de croître sans autre but que celui de croître. Depuis 1969, Michel Rodes continue de dénoncer les illusions de culture de la technique. Michel Rodes a rencontré Jacques Ellul au début de ses études et il n'a cessé de suivre sa pensée. Lorsque Jacques Ellul tenait la chaire d'histoire sociale à Science po Bordeaux, Michel Rodes était dans les travées de l'amphithéâtre. Lors des comités de lutte, le président de la Sepanso marchait aux côtés de l'intellectuel engagé. Il témoigne de la vie d'un homme, au sens plein du terme.
Michel Rodes découvre Jacques Ellul en classe de terminale. Il lisait alors « la technique ou l'enjeu du siècle » qui venait desortir, décrivant les mécanismes "totalisants" de la société technicienneet industrielle. Michel Rodes passe le bac en 1966 et se souvient d'une époque où il était très mal vu de critiquer la société de consommation. « Lorsqu'on était contre le progrès technique on se faisait traiter de passéiste ou de réactionnaire », raconte Michel Rodes.
« L'autre volet de l'œuvre de Jacques Ellul est théologique, explique Michel Rodes, qui fréquentait le même cercle d'étude biblique que Jacques Ellul dans la paroisse protestante de Pessac. Jacques Ellul décrit un monde implacable en même temps que l'autre versant : éthique et spirituel. L'homme trouve dans la Bible la force de s'opposer à la machine et redonner du sens à la société. » Il se faisait un devoir d'annoncer les choses et de dénoncer ce qui était non-conforme au message évangélique.
Précurseur de la pensée écologiste
Jacques Ellul et son ami Bernard Charbonneau partaient en petits groupes camper dans les Pyrénées, avec des étudiants et des intellectuels. Selon eux, le sentiment de la nature révèle l'homme à lui-même. Ils se posaient alors les vrais questions politiques, existentielles, face à la monstrueuse machine technicienne qui avance de manière autonome, animée par sa logique interne, celle de croître pour croître sans but humain. Et dès les années 60, Jacques Ellul pose le problème d'une biosphère limitée à l'intérieur de laquelle se développe une croissance qui se prétend infinie.
Plus connu aux Etats-unis qu'en France Jacques Ellul étudiait la logique interne du système lorsque la critique écologiste émerge brutalement au début des années 70. « On a créé la Sepanso en 1969. France Nature Environnement, sous un autre nom, existait depuis un siècle » , commente Michel Rodes. Le mouvement écolo démarre et Michel Rodes interviewe Jacques Ellul pour "la Gueule ouverte", journal écolo radical qui était édité par Charlie Hebdo. C'est l'heure des grandes manifs anti-nucléaires.
Michel Rodes se souvient d'un homme d'action dont l'originalité dans le milieu universitaire était d'être disponible pour toutes sortes de causeries et de réunions. « Il donnait des conférences publiques. C'était un travailleur acharné, mais il s'intéressait à tout et à tout le monde. Ce n'était pas l'intellectuel dans sa tour d'ivoire ».
Intellectuel tout terrain
Jacques Ellul partageait avec son ami Bernard Charbonneau la vision de l'engagement dans la vie concrète. À l'époque où l'ORTF et les grands médias locaux étaient muselés, Jacques Ellul dénonçait l'illusion du tourisme de masse en montagne ou encorele mirage de Lacq, diffusé par des photos de propagande, oùl'on voyait sans arrêt « une paire de vaches qui continuait àlabourer avec les torchères en arrière-plan, comme si les deux activitéspouvaient cohabiter. »
« Le bocage de Lacq est parti en fumée, le sous-sol est vide et les sols ont perdu la matièreorganique. Ils sont devenus dur comme du béton que l'on concasse avecdes tracteurs de plus en plus gros » , constate Michel Rodes.
Jacques Ellul soutenait aussi les anti-nucléaires, toutes les petites actions en direction du tiers monde, fréquentait les intellectuels comme Ivan Illich, et il participait à des comités de défense comme celui de la côte aquitaine. « Il y avait des rouges du PSU, un militaire retraité qui ne voulait pas vendre son terrain, des gens du coin. L'ambiance était très sympa. On organisait des réunions chez Ellul, puis chez quelqu'un d'autre », se souvient Michel Rodes. Mais le combat était dur contre le chef de projet, un certain Emile Biasini, un ancien administrateur de l'école nationale de la France d'Outre mer, dont Michel Rodes se souvient très bien. « Il offrait des voyages à New-york aux élus landais pour leur faire rencontrer les architectes du projet », ironise-t-il.
Les écolos avaient eu l'exemple catastrophique de l'aménagement de la côte du Languedoc et il était clair pour eux que l'on ne pouvait pas construire sur les dunes de la côte aquitaine. Le tribunal administratif de Pau donna raison à une construction sur la dune de Capbreton. « Mais sans le comité de défense les dégâts auraient été bien plus importants », constate Michel Rodes en toute humilité avec pour preuve la première réalisation de Lacanau qui aujourd'hui estmenacée par l'Océan qui progresse, en moyenne, d'un mètre par an.
Olivier Darrioumerle
photo : Michel Rodes / tous droits réservés
NDLR. Le propos de Michel Rodes que nous accueillons, ici, avec un vif plaisir témoigne de la continuité des combats que mène depuis bientôt une cinquantaine d'années la Sepanso dans le Sud Ouest. Des engagements qui doivent beaucoup à l'approche radicale de Jacques Ellul et de son ami Bernard Charbonneau qui furent l'avant garde du Comité de défense de la Côte Aquitaine. Qu'on nous permette seulement, ici, de témoigner, à notre tour, qu'Emile Biasini, qu'un premier ministre du nom de Jacques Chaban-Delmas nomma président de la MIACA, la Mission d'Aménagement de la Côte Aquitaine, eut l'intelligence - lui qui créa les Maisons de la culture auprès d'André Malraux - de la situation particulière de cette région. Et qu'il comprit, pris au jeu du débat où la Sepanso tint une grande place, qu'on ne pouvait conduire, en Aquitaine, une opération d'aménagement voulue par l'Etat sans tenir compte, à la fois, d'une nature singulière et d'une culture marquée par la force d'une identité. Cette double exigence ne saurait être ignorée au moment où il est juste d'évoquer la mémoire de Jacques Ellul, penseur universel et aquitain véritable. J.A











