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Métropole

Aude Saldana Cazenave, l'aventurière de Médecins du Monde

Elle dirige aujourd'hui la coordination régionale de Médecins du Monde à Bordeaux

Humanitaire. Le mot est presque aussi vaste que sa définition. Il englobe plein de concepts et de jobs différents, des étudiants qui apostrophent les passants dans les rues de nos villes pour chercher des donateurs ponctuels jusqu’aux dirigeants les plus influents. On y associe aussi très souvent des chiffres. Aujourd’hui, on sait que 13 millions de personnes ont besoin d’une aide d’urgence en Syrie mais que grâce à une organisation comme le CICR, 1,8 millions d’israéliens ont eu accès à l’eau potable en 2015 et près de 20 000 tonnes d’assistance alimentaire ont été larguées en deux ans au Soudan du Sud. L’envergure de telles opérations est difficilement quantifiable. Mais avec la mise en lumière des conditions de vie plus que déplorables des migrants de la jungle de Calais, ce type d’organisation réapparaît d'autant plus sur le devant de la scène. Parmi les dizaines de milliers de personnes qui sont engagées auprès de l’une d’entre-elles, il y en a certaines qui s’y sont lancées en étant convaincues que c’était pour elles une vocation. Aude Saldana Cazenave est de celles là. Depuis 2014, elle est coordinatrice régionale auprès de Médecins du Monde, à Bordeaux. Elle y dirige six salariés et environ deux-cent bénévoles. Si elle s’occupe majoritairement de lancer des opérations (combat de la réforme du droit d’asile, accès à l’eau, aux soins, à la santé et respect des droits des étrangers en général) sans aller sur le terrain, elle est pourtant loin d’être une employée de bureau comme les autres.

Des débuts tâtonnants

Pourtant, lorsqu’elle nous reçoit dans son pavillon en centre-ville de Bordeaux, son profil a tout de celui d’une mère de famille rangée. Deux petites filles qui regardent des dessins animés dans le salon, un chien qui cogne à la baie vitrée pour rentrer, quelques insectes et papillons encadrés accrochés sur un mur. Des cheveux blonds et bouclés qui trônent sur sa tête, en cascade, des boucles d’oreilles noires assorties à une tenue grise. Bref, un profil sans relief ostentatoire, surtout quand on sait que sa passion est née dans le rouge.

Issue d’une famille de parents cheminots qui se sont rencontrés sur les barrages de mai 68 dans une gare où la grève couvait, elle a très tôt conscience d'avoir sur les épaules un véritable héritage social ouvrier et se retrouve vite au milieu des mouvements politiques et des syndicats. Déjà, sur les bancs du collège, elle a des rêves plein la tête. Utopiste dans l’âme, elle assure : "j’ai toujours voulu faire de l’humanitaire. J’ai grandi avec l’époque Kouchner. Le sac de riz sur le dos, ce n’est pas un mythe, c’est une réalité". Dans les amphis, ça discute fort autour du conflit yougoslave. Aude rencontre très vite des gens qui gravitent autour de cette sphère humanitaire. En fac d’Histoire de sa Côte d’or d’origine, elle étudie celle du Parti Communiste, de la prise de la rue par les mouvements de lutte ouvrière. Elle rêve de Sciences Po mais bifurque vers un Master à la Sorbonne en action internationale. Après un échec et une année à apprendre l’anglais à Londres, elle décroche son diplôme et fait son sac pour la première fois : ce sera le Bénin. Elle n’a que 24 ans.

Un engagement détonnant 

Dans ses bagages, un idéalisme et une révolte face aux injustices qui ne naissent que dans la jeunesse. Comme toujours, les débuts sont un peu tâtonnants. "C’était une vraie découverte, je n’avais jamais vu l’Afrique", confie-t-elle. Engagée au sein d’une petite ONG locale, elle tente de mettre en place un projet pour favoriser l’éducation des filles dans les milieux ruraux. Il y a plus calme pour un stage de fin d’études… Il durera six mois, le temps pour elle de réaliser que la mission était loin d’être évidente. "C’est vraiment un pays vaudou. Dans les communautés rurales, la tradition est forcément encore plus forte. Il y avait des petites filles qui étaient données au roi vaudou du coin, des vraies esclaves. Notre but, c’était d’arriver à un vrai changement social, sans débarquer avec de grandes phrases moralisatrices". La question du genre en Afrique, aujourd’hui beaucoup plus politisée, n’en est alors qu’à ses balbutiements. Après avoir rendu son mémoire et passé une année de mission au Kosovo ou elle rencontre son futur mari, Aude s’envole pour le Burundi pendant trois ans, où elle commence à travailler pour la Caritas américaine, une confédération internationale d’organisations catholiques à but caritatif. Elle y obtient son premier poste de coordinatrice de projets, un statut qui va la suivre depuis lors. Son action est très concrète : elle y aide les victimes de conflits, avec déjà 25 personnes sous ses ordres.

"On se déplaçait en blindés, c’était trois années très chaudes. Le couvre-feu variait en fonction des attaques". Ce n’est pas vraiment la bonne période pour faire du tourisme : le génocide fait rage entre les Hutus et les Tutsis. En trois semaines, on dénombrera plus de 800 000 morts, majoritairement des Tutsis. "En étant dans l’humanitaire, on était plus du côté des rebelles. On a vu arriver Nkurunziza au pouvoir, aller dans la rue en jogging avec ses troupes. En trois ans, on a eu deux ans de conflits intenses". Investie sur un programme de distribution d’objets non alimentaires (couvertures, jerrycans, kits d’hygiène), elle raconte avec une certaine pudeur "un autre monde". Comme cet épisode où, dans la nuit du 12 au 13 août 2004, un village entier est attaqué et brûlé à Gatumba. "On y était allés la veille. Lorsqu’on est revenus on a retrouvé 162 corps calcinés, un carnage. On marchait sur des milliers de douilles. On a mis les corps dans des sacs, interrogé les survivants. Et ce n’est qu’un exemple. Quand le génocide s’est terminé, on s’est dit qu’enfin, les gens allaient vivre un peu en paix; ça a tenu dix ans".

Un parcours étonnant 

A leur retour, Aude et son compagnon se marient en plein mois de juillet, partent six mois en Amérique Centrale et font leur voyage de noces à bord du Transsibérien. Des vacances, semble-t-il. Mais en novembre 2005, son engagement la rattrape. Le tremblement de terre meurtrier au Pakistan, qui fera 70 000 morts, est son nouveau terrain d’action. Et une nouvelle vision d’apocalypse. "Des villes entières rasées, écrasées. On a passé deux mois à dormir quatre heures par nuit. En plus, le froid arrivait et on était en plein ramadan, les équipes ne mangeaient pas de toute la journée. On passait notre temps à grimper dans les montagnes et courir les villages pour voir ce dont les gens avaient besoin. On distribuait des tentes, puis des kits pour reconstruire les maisons". Une situation d’autant plus instable qu’Aude était la seule femme dans la zone. "Ca a été une grosse erreur, on a pris un vrai risque sécuritaire", affirme-t-elle avec le recul. "Les femmes étaient toutes en noir, les seules qu’on arrivait à apercevoir n’étaient que des ombres qui rasaient les murs. On a eu un mort pendant une distribution donc ça a failli très mal tourner. C’était dans une zone tenue par des islamistes qui venait d’être rattachée au pays. On vivait en tentes au pied du seul hôtel qui tenait encore debout". 

La prise de risque ne l’effraie pas, son idéalisme prend le dessus. "Quand on n'a pas encore d’enfant, on ne sent pas le risque, on l’estime encadré". Alors Aude ne réfléchit pas. Ses fêtes de 2005, elle les passe au Darfour jusqu’en mai 2006, dans un contexte particulièrement difficile, pour l’ONG Solidarités. "C’était au milieu de nulle-part, les autorités soudanaises étaient très hostiles. On allait d’une ville à l’autre en hélicoptère. Je me suis occupée de la coordination pour la distribution de nourriture dans l’Ouest-Darfour". Elle estime que son équipe aurait aidé, en plus des programmes déployées dans les cantines scolaires, environ 50 000 personnes au mois. Pourtant, on sent une certaine réticence de sa part quand il s’agit de donner plus de détails. "Il y a des choses que l’on ne raconte pas quand on rentre de ce genre de missions. C’est aussi pour ça que je suis rentrée". Suivra le Népal pour former des équipes appartenant à une soixantaine d’ONG locales face à l’urgence et aux catastrophes naturelles, notamment les glissements de terrain dus aux moussons ou les tremblements de terre, dont elle garde un traumatisme avoué. "Ca me le fait moins aujourd’hui mais avant, quand j’arrivais quelque part, je me demandais toujours ou étaient les sorties de secours", dit-elle en éclatant d’un rire surprenant. L’Afghanistan vient entre 2006 et 2008. Les responsabilités d’Aude prennent de l’ampleur. A 30 ans, elle se retrouve directrice des programmes et doit gérer pendant trois ans un budget de vingt millions de dollars. Réparti autour d’une vingtaine de projets qui concernent autant l’éducation des filles que l’agro-business ou l’accès à l’eau et l’assainissement, le travail prend une autre dimension : "je me suis retrouvée d'un coup très éloignée du terrain, même si on a un certain pouvoir".

Un avenir reposant ? 

Sa dernière mission de longue durée, elle l’effectuera en République du Congo entre octobre 2008 et juillet 2011. Quasiment un an avant la fin, elle donne sa démission, avec une certaine désillusion due à onze ans de combat de terrain acharné sur des terres où les guerres s’éternisent. "On fait beaucoup de saupoudrage. Tant qu’il n’y a pas un réel changement politique, ce sera toujours de gros pansements. Quand on est dans l’urgence, on sauve des vies. Dès qu’on rentre sur du long terme, on doit davantage travailler avec les politiques locales et les désillusions sont dures. Je voulais retourner en France et y faire quelque chose; ça s’est préparé, on ne pouvait pas rentrer comme ça. Allez raconter ça à un entretien d’embauche…".

 Avec ses deux petites filles, le couple s’installe donc à Bordeaux et achète un petit immeuble juste à côté de la place Pey Berland pour y construire une chambre d’hôtes. Même s’ils l’ont revendue en 2014, l'entreprise existe toujours. "Le boulot en chambre d’hôte ne me plaisait pas, même si on a toujours eu des contacts sympathiques, principalement avec des touristes. Mais ça n’était pas mon truc, même si le quotidien faisait qu’avec une enfant de trois ans, un nouveau né et une chambre d’hôte, je n’avais pas vraiment le temps de m’ennuyer. Je ne m’y retrouvais pas du tout, je ne voyais pas l’intérêt d’avoir mon propre business". Sûrement un héritage de la culture du pavé et de l’hostilité à l’égard d’une richesse qu’elle a su apprivoiser en travaillant pour une ONG américaine la majeure partie du temps (aux Etats-Unis, l’humanitaire est plus qu’une cause utopiste, c’est un business). Le questionnement qui suivra ne durera pas. Après avoir envisagé d’être professeur dans une Université, Aude fait une curieuse rencontre avec… un autocollant. "Avant de réagir, je suis tombée sur un autocollant de Médecins du Monde en ville en octobre 2013. Je n’avais fait aucune démarche, j’étais complètement fermée. Comparé à ce que j’avais fait pendant onze ans, le contraste était hallucinant. J’ai regardé sur le site et je me suis aperçue qu’ils cherchaient un coordinateur régional, cela correspondait à mon engagement militant". Ceux qui ne croient pas aux coïncidences sont servis.

Depuis sa prise de fonction, Aude n’a "rechuté" qu’une fois : l'an dernier, elle est partie à Bamako pour monter un projet de santé et de prévention auprès des travailleuses du sexe. Mais ce n’était qu’un séjour de courte durée.  "Pour l’instant je n’ai pas envie de repartir. Même s'il y a ce passage des quarante ans où l'on se demande ce qu’on va faire après, j’ai l’impression de me poser, d’atterrir. Ce n’est pas anodin ce qui s’est passé, il faut savoir prendre du recul". Après cette rencontre et ce récit assez hors du commun, une seule certitude. Quand elle doit gérer les demandes et l’accès au droit des dizaines de demandeurs d’asile qui poussent chaque jour les portes de la métropole (on les estimait déjà à plus de 32 000 en 2011), ils ne sont pas juste des dossiers à traiter. Elle sait définitivement de quoi elle parle.

 

Aude Saldana Cazenave, l'aventurière de Médecins du Monde from Aquipresse on Vimeo.

Romain Béteille

Photo: RB

Publié le 28/03/2016

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