Depuis ses débuts le projet de Grand Paris suscite des interrogations et des polémiques. Malgré le vote par l'Assemblée nationale du premier volet du projet, le 1er décembre dernier, divers points restent en suspens : son étendue, sa forme, son centre et son fonctionnement. Au-delà des querelles politiques, des soucis quant à son financement et des disputes sur sa gouvernance, Aqui ! donne la parole à des experts pour tenter de définir ce que serait le Grand Paris idéal.
La taille optimale du Grand Paris
Dans son discours du 29 avril dernier, Nicolas Sarkozy l'imaginait s'étendant selon un axe Paris-Le Havre, ce dernier devenant le port de la capitale. Idée également reprise par l'architecte Antoine Grumbach, un des dix professionnels ayant travaillé sur le Grand Paris à la demande de l'Elysée, défendant un développement de la Région parisienne en suivant la Seine jusqu'au Havre. Pourtant, le projet adopté au début du mois semble avoir abandonné cet axe au profit de connexions entre pôles d'activités de la capitale et de la banlieue, en première couronne (Hauts-de-Seine, Seine-Saint-Denis et Val-de-Marne) et en deuxième (Yvelines, Val-d'Oise, Seine-et-Marne et Essonne). Pour Jean-Paul Lacaze, professeur honoraire des Ponts et Chaussées et consultant en urbanisme, une telle proposition est « totalement irréaliste ». Dans « La Lettre du Cercle » d'octobre dernier (1), il explique que « l'idée de Paris port de mer montre une méconnaissance totale des logiques économiques portuaires ». Si auparavant les ports étaient le lieu par excellence du commerce et de l'activité, aujourd'hui, souligne-t-il, ils ne sont plus « que des gares de marchandises où transitent des vracs ». Cette mutation a été possible grâce au développement des télécommunications et des échanges immatériels, qui sont aujourd'hui la clé de la réussite pour une métropole mondiale comme Paris.
Choisir la forme du projet
En l'état actuel, le projet de loi définit neuf pôles de compétitivité et une quarantaine de gares à relier entre elles par l'intermédiaire d'un super métro automatique. Le Grand Paris ressemblerait donc à un gros noyau (la capitale) entouré d'une farandole de pôles de taille variable, reliés entre eux et à la capitale par des axes concentriques. Entre ces zones d'intenses activités, sans doute des logements, des espaces verts ou autres, c'est encore flou. « Tous les professionnels sont d'accord pour dire qu'il ne faut plus faire de zonage, quartiers d'affaires, d'un côté, logements de l'autre, or ici c'est ce qu'on constate », commente Patrice Dunoyer de Segonzac, architecte et délégué général de l'Association des consultants en aménagement et développement des territoires (ACAD). Faire que le projet global de Grand Paris soit une réussite individuellement et à une échelle locale, voilà la difficulté. « La grande échelle ne contient pas forcément la petite », souligne Isabelle Baraud-Serfaty, maître de conférences à Sciences-Po et consultante en développement urbain. « Avec la mondialisation, on est de moins en moins dans des échelles spatiales concentriques mais bien davantage dans des interconnexions entre des lieux. Et ceci est encore plus problématique lorsque le grand territoire n'a pas de représentation politique comme c'est le cas avec le Grand Paris. »
L'objectif donné au Grand Paris
Construire « la métropole du XXIe siècle », celle de l'après-Kyoto, c'est le défi lancé par le Président de la République avec ce Grand Paris. Mais derrière cette volonté de faire exister Paris comme métropole mondiale de renom, architectes, urbanistes et autres experts de la ville s'interrogent sur l'enjeu socioéconomique d'un tel projet ainsi que sur ses conséquences sur la vie de la population. Le projet de loi, concentré principalement sur les transports et les pôles de compétitivité, semble mettre l'accent sur le rayonnement économique de la capitale. Pourtant, l'aménagement du territoire a également des conséquences sociales, humaines et culturelles et doit servir à créer des quartiers où il fait bon vivre : réaliser la mixité sociale, mettre en place des éco-quartiers ou encore construire des logements collectifs ou sociaux. Axer sur le développement économique, c'est prendre le risque de négliger les conséquences sociales : creusement des inégalités et des relégations entre territoires et populations. « En choisissant de recourir à des architectes-urbanistes, on a forcément obtenu des réponses spatiales avant tout, ajoute Isabelle Baraud-Serfaty. Or, celles-ci ne sont pas forcément les plus adaptées lorsqu'il s'agit de résoudre les problèmes des quartiers sensibles ou de rendre le territoire compétitif sur le plan économique. » Pour Patrice Dunoyer de Segonzac de l'ACAD, le projet en l'état semble oublier la priorité actuellement dans la Région parisienne : « l'amélioration des déplacements quotidiens des Parisiens, avec les lignes 13 ou RER totalement saturées, des déplacements de banlieues à banlieues très difficiles, dès que l'on quitte les axes concentriques venant de la capitale. »
La temporalité de la réalisation
Ultime question autour de ce projet, son délai d'exécution. Selon les premières estimations, les travaux du super métro en forme de grand huit, pour un coût de 21 milliard d'euros, devraient débuter en 2013 pour finir en 2017. En parallèle, l'Etat et les collectivités territoriales devront aménager et construire des terrains, des gares et des infrastructures. Ce serait alors l'achèvement de la première phase d'aménagement, les autres n'étant pas encore déterminées. « Une partie du voile a été levée avec le vote de la loi mais finalement tout reste à faire, choisir les projets d'architectes, les priorités d'investissement, s'assurer de la mise en œuvre du grand huit, tout en mobilisant sur des années des moyens considérables», observe Patrice Dunoyer de Segonzac. « Ce sont des projets à trente ans, comme lorsqu'on a lancé les villes nouvelles dans les années 1960. Résultat, aujourd'hui certaines ne sont toujours pas terminées. Un projet aussi important, qui court sur un temps aussi long, ne peut pas se décider rapidement ni de façon anarchique, tout comme il devra certainement être amendé et corrigé au fil des années. »
(1) « Paris-Le Havre, Le rêve et la réalité, ou le fait du Prince ? », La Lettre du Cercle n°38, octobre 2009, Le Cercle pour l'aménagement du territoire.
(2) www.acad.asso.fr
(3) www.ibicity.fr
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