Saveur | Le Millésime 2011 en Bordelais : une balade d'aqui.fr à l'heure des primeurs
29/04/2012 |
Le grand avantage du dégustateur qui n'a d'autre ambition que de faire partager ses coups de coeur vient de ce qu'il n'est pas tenu de dire du bien ou du mal de vins à propos desquels l'honnêteté élémentaire lui commande de s'abstenir. Ainsi en est-il de nombre de vins découverts en primeurs en ces temps d'avril et dont il faut avoir une sacrée obligation de business pour en parler. L'homme qui a écrit le livre de référence sur les grands Bordeaux (1) Franck Dubourdieu, a mieux que personne exprimé les plus grandes réserves sur l'exercice des « primeurs » : « En avril, le vin est au début de son élevage, il lui reste encore 12 à 18 mois à séjourner en fût, au cours desquels il subira soutirages, collage, filtration... autant de manipulations censées le bonifier et le préparer à un heureux vieillissement en bouteille. Il peut arriver, volontairement ou non, que le vin n'évolue pas comme prévu, que, par exemple, la prise de bois soit trop forte au point de le défigurer, parfois à jamais. A cette époque si précoce, le vin est en devenir et ne reflète pas toujours sa qualité finale..."
Faisant nôtre le point de vue de Franck Dubourdieu nous proposerons donc aux lecteurs d'aqui.fr une simple promenade gustative dont "les primeurs" étaient l'heureux prétexte. De Côtes de Bordeaux-Blaye au Médoc en passant par Saint-Emilion et un détour, que pour rien au monde, nous n'aurions manqué au sein de la belle famille des liquoreux.
2011? " Une vraie année"
A Cubnezais, Eric Bantegnies (photo aqui) dans la salle du labo du château Bertinerie, un des vignobles phares de l'appellation Blaye-Côtes de Bordeaux, qualifie ce millésime 2011 de "vraie année", tout en relativisant l'importance des primeurs. " C'est pour nous une vitrine, l'occasion de faire un point six mois après la récolte, de dire comment on a travaillé; nous ne sommes pas sur un marché de primeurs comme les cinquante grands du bordelais ". Traduisons: une fois encore en cette année 2011 dont le climat a atteint des sommets de caprice avec un printemps, en mai-juin surtout, dont les températures ont dépassé les 40°, un mois de juillet froid et pluvieux et un couple septembre-octobre ensoleillés, c'est au chai que le vigneron a construit un "vrai millésime". Une année que l'on dit "hétérogène" mais souvent réussie et, de toute façon, pas comparable aux années 2009 et 2010. Des années d'exception...Ecoutons Eric Bantegnies décrire son 2011: "je le qualifierais d'hyperéquilibré, entendez par là sans déséquilbre alcoolique; les cabernets ont très bien mûri, les merlots ont nécessité beaucoup d'attention après le gonflement des baies en fin de maturation mais la pluie n'a pas entraîné de grosse perturbation sur la qualité de maturation de la pellicule. La relative dilution, observée sur certains sols très filtrants, a été corrigée par la saignée. Au final, nous avons des merlots "sur le fruit" ce que confirme la dégustation au bout de à peine trois mois de barrique. L'assemblage composé à partir de 10% de cabernet franc dont les raisins ont atteint leur maturité optimale, de 35% de cabernet sauvignon et de 55% de merlot est déjà prometteur. Et comme le rappelle Eric Bantegnies l'oxydoréduction va développer le gras". On est en avril: tout reste à faire; nous allons encore travailler sur les assemblages, les aérations. Quand nous arriverons en juin-juillet nous bâtonnerons avec des lies fines, dans la recherche de complexité.. En réalité pour une année comme celle-ci l'effet millésime joue plus sur le volume final lié à la sélection des vins assemblés. Il est important de conserver le standard qui correspond à l'image et au niveau du cru. Ainsi, en 2011, Haut-Bertinerie se situera avec 80.000 bouteilles en deçà d'une année normale en volume, c'est à dire 100.000 bouteilles."
Cette leçon de choses vigneronne nous a semblé bien rendre compte de ce que le travail au chai autorise aujourd'hui, cette affirmation tant de fois entendue et mal comprise: "aujourd'hui il n'y a plus de mauvaise année". Au passage, pour rester fidèle à la promesse de faire partager nos coups de coeur signalons, une fois encore, la réussite qui s'annonce du Haut-Bertinerie blanc 100% sauvignon, aujourd'hui aux deux tiers de son élevage en barrique, bâtonné depuis octobre et promis à l'embouteillage pour juillet.
Les vins de Paz Espejo
De la rive droite à la rive gauche, venant du Blayais traversons l'estuaire pour aller à la rencontre d'un autre 2011, celui voulu et crée par une personnalité qui en impose désormais dans le bordelais, Paz Espejo. Depuis son arrivée, à la tête des Domaines Bouteiller, en 2009 à Lanessan, Cru Bourgeois du Haut-Médoc, ell y fait des merveilles. Deux vins, les Calèches de Lannessan, le second vin issu des vignes les plus jeunes de la propriété ouvre la voie au premier dont on est surpris de lui trouver, déjà, une attaque en bouche aussi ronde et soyeuse "Nous avons fait un mois complet de vendange précise la directrice-oenologue, avons beaucoup attendu et cueilli les cabernets début octobre", des cabernets qui entrent pour 60% dans l'assemblage à côté d'un tiers de merlot et le complément en petit verdot " dont les raisins étaient les plus aboutis depuis trois ans que je vinifie Lanessan" avoue Paz Espejo. Sur ce terroir de croupes graveleuses, à deux pas de Gruaud Larose et de l'appellation Saint-julien, le cabernet sauvignon autorise la très belle structure de ce Lanessan 2011 que l'on trouve déjà délicieux à boire, ce qui est loin d'être partout le cas, pour un primeur. Il faut dire aussi que l'usage du bois, auquel seul 70% du volume est confié, à raison d'un tiers de barrique neuve, un tiers de barrique de un an et un tiers de deux ans, répond à une recherche exigeante de respect du vin. La dégustation du 2010, en attente d'assemblage définitif, viendra superbement confirmer le propos entendu au château Bertinerie: très grand millésime mais à côté duquel le 2011 ne démérite pas.
Dites Barsac...
Avant de terminer cette promenade en bordelais, entre Saint-Emilion et Pomerol, aqui.fr a fait une pause à Barsac à l'invitation de "Sweet Bordeaux" (2). Une initiative et une bannière commune à onze appellations, née en 2009 avec l'ambition de "renouveler l'image des vins d'or", de conquérir de nouveaux consommateurs, les jeunes en général, les femmes notamment. Sweet Bordeaux a mis en scène quatre nouveaux moments de dégustation très tendance. Et, cette année, avait convié les amoureux des vins doux au château Cantegril à Barsac. Il aurait été vraiment dommage de renoncer à cette invitation car le 2011 s'annonce comme un superbe millésime. Denis Dubourdieu, l'homme qui a redonné ses couleurs aux blancs de Bordeaux et révélé le potentiel du sauvignon dans le vignoble bordelais l'écrit sans précaution particulière: " Les sauternes et barsac 2011 sont grands" et en donne les raisons: " Peu de tries, généralement deux à Barsac, suffirent à rentrer l'intégralité de la récolte du 5 au 28 septembre sous un climat particulièrement chaud et sec. Un tel emballement de la pourriture noble est rare; en quarante années de pratique dans cette région, il ne m'a été donné de l'observer que deux fois, en 2009 et en 2011." L'instant de la dégustation venu, l'auteur de ces lignes a été, pour le coup emballé, par deux crus déjà impressionnants de fraîcheur et d'équilibre, le château La Clotte Cazalis dont Bernadette Lacoste est aux commandes et le château Cantregil dont on a aimé l'occasion précoce qu'il offre de déguster de l'abricot mûr. Fabrice Dubourdieu n'est pas peu fier de ce vin, rappelant l'apport du sauvignon sur calcaire dans ce terroir de Barsac. Deux superbes réussites mais comment ne pas dire le plaisir rencontré aussi en découvrant le Château La Rame de Cadillac, le château Maujoureau et son cru "La Petie Dorée", le château Dauphiné-Rondillon et sa "cuvée d'or", les Sauternes du "Domaine de l'Alliance" et "Perle d'Arche".
La Fleur de Boüard !...
De Barsac, aqui.fr a mis le cap au nord direction Néac où Hubert de Boüard de Laforest et Jean-Bernard Grenié accueillaient dans le cadre impressionnant de "la Fleur de Boüard", une session dont le château Angélus, premier grand cru classé de Saint-Emilion était le porte-drapeau. Angélus en travaux, la dégustation des vins des propriétés famililales et de celles que conseille Hubert de Boüard, ont permis ce détour excpetionnel par La Fleur. L'occasion aussi de déguster le 2011 de ce Lalande de Pomerol d'une étonnante concentration mais dont la finesse, déjà surprenante fait écho à la présence de 85 % de merlot dans l'assemblage aux côtés du cabernet franc (12%) et du cabernet sauvignon (3%). Pour être franc le passionné d'Angélus a eu infiniment de mal à se prononcer sur le 2011, si puissant et brut de matière, que la dégustation en primeur est une gageure. En revanche, la découverte du château Daugay, Saint Emilion Grand cru, fut très prometteuse. Un vin où le merlot domine mais où le cabernet franc à raison de 30%, vendangé les 5 et 6 octobre, à superbe matrurité, participe à la finesse et à l'équilibre actuel que la prise de bois maîtrisée ne doit surtout pas contrarier. Croisons les doigts. il est vrai que là-aussi son usage est calculé de sorte que le bois neuf ne dépasse pas 20% et que l'on joue des barriques de un et deux ans et du vin issu de la cuve inox. Beau détour aussi par le château Adaugusta - à découvrir - où Gérard et Catherine Canuel produisent, avec ce 2011, leur sixième millésime sur cette propriété de 1,08 hectares à Saint-Etienne de Lisse.
1.Franck Dubourdieu, les Grands Bordeaux de 1899 à nos jours, Mollat, www.franckdubourdieu.com
2.sweetbordeaux.com

Joël Aubert
Crédit Photo : Aqui.fr












