Société | Ecole, éthique et logique financière, des philosophes bordelais s’interrogent
01/10/2012 | «Quelle école à l’heure des seules compétences recherchées et des ressources humaines économiquement gérées?» interroge Christophe Miqueu
Alors que la morale laïque fait régulièrement la une de l’actualité politique et médiatique, Jean-François Dupeyron et Christophe Miqueu, maîtres de conférences en Philosophie à l'Université de Bordeaux IV (IUFM), organisaient ce 26 septembre une journée d’étude dédiée à l’éthique et à la déontologie dans l’Education nationale. Philosophes, sociologues, spécialistes de la théorie politique ou des sciences de l’éducation, ont ainsi questionné le modèle républicain et démocratique de l’école à la française au regard d’un système éducatif et de formation des enseignants régulièrement soumis aux doutes… quand il n’est pas franchement critiqué.
De la répartition des heures de cours, en passant par les contenus pédagogiques des programmes ou des ouvrages, sans oublier la question du rapport laïcité et religion dans les écoles publiques, le monde de l’Education dans son ensemble est régulièrement soumis aux questions voire aux critiques… En 2010, c’est la formation des professeurs qui a subi de vives attaques suite à une réforme importante entrainant notamment la disparition de l’année de stage post concours. La même année, l’arrivée d’une nouvelle épreuve dans le cadre des concours de la fonction publique menant aux métiers de l’éducation nationale, «agir en fonctionnaire de l’Etat et de manière éthique et responsable», a provoqué une cristallisation supplémentaire, entraînant parfois le refus de certains jurys de siéger. C’est précisément partant de cette dernière «provocation», puisque vécue par nombre de candidats comme «une épreuve de contrôle et de surveillance idéologique», que Christophe Miqueu, s’est plus globalement penché sur la question de savoir comment «agir en fonctionnaire de l’Etat à l’heure de la réduction généralisée de la puissance publique». Car en effet, comme il l’explique, cette épreuve, qui tend à faire croire en une affirmation de valeurs Républicaines dans le système éducatif, coïncide avec la mutation de la puissance publique portée par la Révision générale des politiques publiques (RGPP). Celle-ci depuis 2007, a concerné l’ensemble des administrations de l’Etat, y compris, l’Education Nationale et porte l’«affirmation par la loi que la puissance publique doit diminuer afin de pouvoir diminuer la dépense publique».
"Une certaine organisation républicaine" délaissée
Outre la critique de faire croire que l’éthique pourrait se réduire à «une application mécanique et servile de règles apprises», cette nouvelle épreuve apparaît donc pour Christophe Miqueu comme une sorte de poudre aux yeux, tentant de cacher le changement brutal d’une administration qui délaisse «une certaine organisation républicaine» au profit d’une organisation priorisant les questions de budget et de «rentabilité maximale de l’école et de la recherche». Il cite dans ce sens «l’autonomie des établissements et le développement de la culture d’entreprise, la création de la masterisation des IUFM, la suppression de l’année post concours, etc.» Pour lui, cette RGPP «c’est l’introduction de la pénurie de moyens et l’entrée du système éducatif français en part marchande», autant dire qu’on «met à bas l’égalité républicaine entre tous les citoyens», jusque-là principe constitutif de l’Ecole à la française… Mais alors comment dans ce contexte, en contradiction avec les principes et valeurs de l’école républicaine, le fonctionnaire enseignant, peut-il se comporter en Républicain?
La "désobéissance" pour régéner la République?
Face à cela, Christophe Miqueu met en avant une forme de résistance constatée suite à la désorganisation induite par ce changement de mentalité de l’Ecole : «la désobéissance». Il constate qu’elle se met en place «quand obéir viendrait contredire les principes fondamentaux de la République». Ici les enseignants pris en exemple, «les désobéisseurs», ont justifié leurs actes par une nécessaire insoumission aux circulaires pédagogiques qui trahissaient les valeurs de la République». Pour l’enseignant, trois caractéristiques fondent cette éthique : le «caractère impératif» de l’action, mais aussi son aspect «collectif et concerté» ainsi que son objectif de « rétablir des principes communs et fondamentaux». En d’autres termes, «il n’y a que par la régénération de ces principes fondamentaux, dont celui de l’intérêt général, en lieu et place de l’intérêt commercial, que l’on pourra régénérer la République», conclut-il.

Solène Meric
Crédit Photo : Aqui.fr













