Société | Reportage: le pouvoir ukrainien piégé par l’affaire Tymochenko
30/06/2012 | Si les pro-Tymochenko sont si actifs c’est aussi parce que les élections législatives approchent.
La médiatisation du pays à l’occasion de l’Euro s’est avérée à double tranchant pour le pouvoir en place. Les partisans de Ioulia Tymochenko, condamnée à 7 ans de prison ferme pour abus de pouvoir, se sont vite saisis de l’évènement pour réclamer sa mise en liberté. Malgré la pression, le gouvernement n’est pas près de relâcher l’opposante, surtout à l’approche des élections législatives où Yanukovych et son Parti des Régions jouent gros.
« Free Yulia », « Yulia innocente », en marge des animations officielles prévues dans le cadre des Championnats d’Europe de foot, les partisans de l’ex-premier ministre (2005 et 2007-10) sont bien là et arborent des t-shirts avec la photo de l’icône de la révolution Orange. A Kiev, en plein centre-ville, des dizaines de tentes blanches occupent depuis novembre la rue Khreschatyk juste à l’entrée de la Zone de supporters. Il s’agit d’un camp de soutien à Ioulia Tymochenko, condamnée en octobre dernier par le tribunal de Kiev pour abus de pouvoir. Une affaire qui remonte à 2009 où Tymochenko, alors premier ministre, avait signé avec la Russie un contrat sur les livraisons de gaz, jugé désavantageux pour son pays. Détenue à Kharkiv, éloignée de près de 500 km de la capitale, elle est aujourd’hui hospitalisée sur place pour hernies discales. Elle n’y manque pas non plus de soutien.
« Depuis son emprisonnement on mène des actions tous les jours. On réussit à rassembler pas mal de monde. On a tout un groupe qui organise un sitting devant l’hôpital de Kharkiv où se trouve Timochenko actuellement, raconte Valery Dudko, vice-président de l’antenne régionale de l’Union panukrainienne « Patrie », le parti de Tymochenko. Les autorités nous accusent de payer les manifestants mais c’est un mensonge. Ils viennent tous de leur propre gré, non seulement pour soutenir Ioulia mais surtout pour dénoncer les actes du gouvernement », renchérit le vice-président.
Une campagne depuis la prison ?
Si les pro-Tymochenko sont si actifs c’est aussi parce que les élections législatives approchent. Privé de son leader, le principal parti d’opposition aurait sûrement du mal à mener une campagne efficace en octobre. Mais pour Valery Dudko c’est encore un moindre mal. Le possible trucage des élections représente sa principale préoccupation.
DUDKO « Les irrégularités observées lors de la dernière élection présidentielle ne laissent présager rien de bon pour les législatives. Les autorités nous dressent déjà pas mal d’obstacles tous les jours, mais on n’hésitera pas à dénoncer toute manipulation des résultats. On espère surtout qu’à l’issue de cette élection puissent triompher la vérité et la transparence. »
M. Dudko n’est pas non plus dupe sur le sort de Tymochenko. « Difficile de s’attendre à la voir sortir de prison. Les juges ne sont pas indépendants. Ils cultivent des liens étroits avec le pouvoir en place. »
Une décision politique
Denis Bohush, expert en communication politique, partage ce point de vue. Pour lui, l’emprisonnement de Tymochenko reflète bien une décision politique du président Yanukovytch et de son parti (Parti des Régions), au pouvoir depuis 2010. Une décision stratégique que même le souci pour l’image internationale de l’Ukraine ne pouvait changer.
BOHUSH « Yanoukovytch ne relâchera pas Tymochenko parce qu’il a peur. Peur de perdre les élections s’il la laisse mener une campagne activement. Peur aussi qu’elle saisisse l’occasion pour s’exiler à l’étranger et diriger son parti d’un endroit où elle serait insaisissable. Il a peur enfin pour sa peau, parce qu’il est conscient que Tymochenko, une fois au pouvoir, n’hésiterait pas à se venger et le mettre derrière les barreaux à son tour. »
Les autorités, quant à elles, évitent le sujet en profitant de l’Euro pour noyer le poisson. Interrogé sur l’impact de la détention de Tymochenko sur l’image de Kharkiv, ville hôte de la compétition, Aleksandr Popov, responsable des questions de l’Euro au conseil municipal, esquive.
POPOV « Le tournoi est avant tout un grand moment de bonheur pour le peuple de Kharkiv, d’Ukraine et les fans de tout le continent. Pour ce qui est du cas Timochenko, nous ici on n’a rien à voir avec son emprisonnement à Kharkiv. Cette affaire est du ressort de la justice et du gouvernement ukrainiens. Il faut distinguer ces deux choses et séparer le sport de la politique. C’est du moins mon avis. »
Dimanche prochain, Kiev accueillera la finale de l’Euro 2012. C’en sera fini de la « trêve footballistique ». Les règlements de compte politiques reprendront de plus belle avec ou sans Tymochenko.

Piotr CZARZASTY
Crédit Photo : Piotr CZARZASTY













