Professeur de sciences politiques à l'Institut d'études politiques de Bordeaux, directeur de l'IEP de Bordeaux entre 1985 et 1998, Pierre Sadran rappelle ici quelques étapes de l'évolution qui a abouti à la création des régions dont il souligne qu'elles n'ont pas été conçues comme des provinces avec une unité culturelle.
@qui! - L'idée de régionalisation est-elle ancienne en France ? Pierre Sadran - Dès le début du XXe siècle, on s'est rendu compte que la principale circonscription de la France, le département, était trop exiguë pour certaines formes d'action publique. A sa création à la Révolution, le département semblait beaucoup plus vaste car les moyens de transport étaient limités : l'idée était que son chef-lieu soit accessible à une journée de cheval de n'importe quel point de son territoire. D'un point de vue idéologique, le département était un symbole de la centralisation, et il a existé très tôt des courants décentralisateurs, à droite comme à gauche. Par exemple, l'Action française qui revendiquait un retour aux provinces d'ancien régime. A gauche, un courant marxiste a dénoncé dans les années soixante l'idée que Paris colonisait la province.
@! - Pourquoi la région, en tant que collectivité, n'est-elle apparue qu'en 1982 ? P. S. - Vichy avait déjà pensé le cadre régional, afin d'y organiser l'économie en temps de crise. Après la Seconde Guerre mondiale, les pouvoirs publics sont très mobilisés au niveau économique car le pays est à reconstruire. Le référendum proposé par le Général de Gaulle en 1969 pose l'idée de région comme collectivité spécialisée, mais il échoue. En 1972, le premier ministre Jacques Chaban-Delmas, gaulliste convaincu, fait voter une loi instituant les établissements publics régionaux (EPR). Mais ceux-ci sont spécialisés dans le développement économique et, sur le plan juridique, ne font que concourir à l'action d'autres collectivités territoriales. Il faut attendre 1982 et les lois Deferre [NDR : Gaston Deferre, ministre de l'Intérieur de François Mitterrand] pour voir la Région se doter de compétences générales, tout en agissant dans le respect des autres collectivités territoriales, département et commune. Elle a gardé une spécialisation économique. @! - Pourquoi les compétences de la région sont-elles restées relativement faibles ? P. S. - Fin 1980, une proposition de loi socialiste prévoyait une tutelle de la région sur le département, mais la question du poids de la région divisait au sein-même des partis. Au PS, les régionalistes comme Pierre Mauroy et Gaston Deferre, anciens présidents d'EPR, s'opposaient aux départementalistes comme Mitterrand, qui ne voulait pas qu'un puissant Conseil régional d'Île-de-France puisse le gêner dans sa présidence. Et en tant qu'entités, les Régions n'ont pas été conçues comme des provinces avec une unité culturelle, comme c'est le cas en Espagne ou en Italie. Elles constituent un agrégat de départements, dans un souci purement administratif. Propos recueillis par Julien Baldacchino et Mathilde Tournier
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