Inquiétude et appréhension. Près de trois semaines après le passage de la tempête, les mots restent faibles pour d'écrire l'état d'esprit des acteurs de l'économie forestière du département des Landes. Alors que le bilan définitif du carnage subi par le massif forestier n'est toujours pas finalisé, il leur faut pourtant lever la tête et penser à la gestion de la crise à court et moyen terme ; seule manière, pour eux, d'espérer limiter la casse. Au-delà de l'aspect environnemental, c'est tout un pan de l'économie des Landes qui est « en danger mortel ». Tout cela dans un contexte économique morose qui n'avait pas attendu Klaus et l'aube du 24 janvier pour connaître des difficultés. Le point sur le bilan actuel et les perspectives à venir de la filière.
De nombreuses parcelles encore inaccessibles
Tous les acteurs de la filière bois sont d'accord : le bilan est catastrophique. Si, jusqu'à présent, le chiffre officiel des dégâts forestiers tablait sur 300 000 ha de forêt sinistrée et 30 millions de m3 de bois à terre, la situation s'aggrave de jour en jour et le bilan final devrait être plus proche du chiffre de 400 000 ha de forêt touchée et de 40 voire 50 millions de m3 de bois à terre. Ce chiffre est impressionnant au regard des 7,4 millions de m3 de pin maritime consommé chaque année par l'industrie. Klaus a donc mis « environ 7 ans de récolte par terre » se désole Serge Derbot, un des trois associés de la scierie La Montoise du Bois, à Mont-de-marsan. Yves Lesgourgues, directeur du Centre régional de la propriété forestière et responsable de la cellule de crise mise en place par l'interprofession forestière confirme : « il faudra au moins cinq années pour dégager les arbres chablis et une quinzaine d'année pour la reconstitution éventuelle de la forêt ». Cela dit ces chiffres ne sont encore que des estimations car de nombreuses parcelles restent inexplorables en raison de leur inaccessibilité, il faut donc les envisager comme un seuil minimum des dégâts.
« Une course contre la montre »
Ce qui est indéniable c'est que le département des Landes et le sud Gironde ont été plus lourdement touchés que lors de l'épisode tempétueux de 1999. Mais, si cette tempête avait déjà eu des conséquences très graves, elle aura au moins eu l'intérêt pour les acteurs impliqués d'engranger une certaine expérience dans la gestion des problèmes post-tempête. Ils sont notamment plus sensibilisés sur la durée de conservations des chablis. En effet, les bois d'œuvre (c'est-à-dire les bois destinés à la transformation en poutre, parquet, lambris et moulure par les scieries) ne se conservent en l'état sur une durée maximale de six mois, au-delà il devient impropre à l'exploitation. Selon Serge Derbot de la Montoise des Bois « c'est une véritable course contre la montre qui s'engage pour sauver le maximum de bois au sol ». Parmi les leçons tirées de la tempête de 1999, on sait désormais comment stocker ce bois et en garantir une conservation optimale par un système d'arrosage. Mais là encore, c'est un gros chantier. Il faut d'une part, dégager les bois de la forêt, le plus souvent dans des conditions difficiles, et d'autre part, créer des aires de stockage et des systèmes d'arrosage le plus rapidement possible. Le travail est énorme car très peu d'aires de stockage créées en 1999 ont été conservées, et on estime la superficie nécessaire de 1000 ha pour la création de ses aires. L'objectif du plan d'urgence étant de parvenir à conserver 10 millions de m3 de bois d'œuvre.
Cette conservation à long terme est d'autant plus nécessaire pour éviter une chute immédiate du marché du pin maritime. En effet, face à la situation économique actuelle de la filière bois, Yves Lesgourgues prédit qu'il sera beaucoup plus difficile de se défaire de la masse de bois déjà à terre. Il explique, en effet, que « le contexte économique actuel de la filière bois est malheureusement très différent de celui de 1999. Il y a dix ans, le marché était demandeur de bois, cette année l'économie est en mauvaise santé. Une des difficultés majeures à laquelle nous sommes déjà confrontés résulte de la faiblesse actuelle de la demande ».
« Une très forte demande d'indemnisation »
Face à cette situation, et forte des leçons tirées en 1999, l'interprofession du pin maritime a proposé un plan d'urgence afin de parvenir au mieux à soutenir les sylviculteurs touchés qu'ils soient privés ou publics ainsi que l'ensemble de l'économie de la filière, qui risque de se voir déstabiliser de manière durable. L'enjeu est d'importance, puisqu'il concerne 34 000 emplois directs industriels et plus de 20 000 sylviculteurs.
Le premier grand volet du plan d'urgence proposé par le comité interprofessionnel du pin maritime concerne les indemnités. Yves Lesgourgues confirme : « il y a une très très forte demande d'indemnisation par les sylviculteurs qui ont subi des pertes de revenus parfois énormes. En outre, un grand nombre d'entre eux risquent de perdre leur motivation face à la succession de deux épisodes climatiques tempétueux à 10 ans d'intervalle, alors qu'ils investissent sur des cycles de l'ordre de 45 ans aujourd'hui. Ces indemnisations sont le préalable nécessaire à la reconstruction de la forêt. » Concernant ces indemnités, l'interprofessionnelle propose des solutions très précises.
La mise en place d'un Fonds Spécial d'Indemnisation et de Restauration
Le plan d'urgence préconise d'abord un ensemble de mesures juridiques et fiscales concernant les parcelles endommagées. A ce titre figure, par exemple, le dégrèvement de l'impôt sur le revenu des bois et forêts 2009 et 2010. Mais le cœur des propositions en termes d'indemnisation concerne la mise en place d'un Fond Spécial d'Indemnisation et de Restauration couplé à un mécanisme d'aide au nettoyage et à la reconstitution des forêts. En effet, même si les forêts sont juridiquement assurables, elles le sont à des coûts prohibitifs. Ce constat est à double tranchant, d'une part les forêts ne sont, dans la pratique, pas assurées et d'autre part, étant juridiquement assurables, leurs propriétaires ne peuvent prétendre aux indemnités dues au titre de catastrophe naturelle, qui couvre les dommages sur les biens non assurés. Pour contrer cette double impasse, le plan d'urgence préconise que ce fonds, soit doté d'un fonds de départ de 500 millions d'euros afin de permettre l'indemnisation des propriétaires par rapport au préjudice subi (défini en fonction de l'âge des arbres touchés et du pourcentage de dégâts sur la parcelle) ainsi que le nettoyage et le reboisement des parcelles sinistrées. Concernant le financement du fonds d'indemnisation, il pourrait être étatique ou européen.
Concernant plus particulièrement les communes, pour lesquels l'exploitation de leur bois est une source de revenus importants pour leur budget, le Conseil général des Landes a, dès le 5 février, débloqué un fonds de 5 millions d'euros destiné à couvrir les dommages non assurables.
Un nécessaire soutien de l'industrie
Outre le volet indemnisation des sylviculteurs, le plan d'urgence du comité interprofessionnel insiste sur le nécessaire soutien de ces demandes par l'industrie, via les solutions de stockage mais aussi par l'engagement des industries locales à consommer un maximum de bois de pin maritime. Le plan d'urgence préconise également un soutient massif à l'exportation. Il recommande en effet la nécessité de « rentrer momentanément dans une économie administrée pour garantir la meilleure efficacité des fonds publics et protéger le système forêt-bois-papier ». Sur le point des exportations, Serge Derbot confirme : « même s'il est difficile de stimuler la demande en période de crise, l'Etat devra mettre en place des aides pour vendre plus de produit finis à l'exportation » Dans cette veine, Alain Rousset propose par exemple que la construction en bois bénéficie des avantages fiscaux de la loi de Robien.
« Une appréhension certaine pour le futur »
Si Serge Derbot est inquiet pour la gestion de la crise au présent, il ressent également « une appréhension certaine pour le futur » et s'interroge sur les conséquences de cette tempête sur le moyen terme : « quel va être l'avenir de la filière une fois que les stocks sous arrosage seront épuisés ? ». Il craint que cela n'arrive plus tôt que prévu, est que d'ici « 7 ou 8 mois, il soit de nouveau nécessaire d'acheter du bois sur pied pour la manufacture de parquet par exemple. Mais alors, les prix du pin maritime vont être très élevés, puisque rare, ce qui se répercutera sur le prix final payé par le consommateur. Nous serons alors dans une situation très délicate, puisque les prix de la concurrence, seront naturellement restés stables. Comment dans ce cas convaincre le client d'acheter ?» Il craint véritablement que la tempête ait pour conséquence de « faire disparaître la moitié des scieries »
Lucides sur la situation catastrophique de l'économie forestière des Landes, les acteurs reconnaissent volontiers que « ce défi ne sera pas simple à relever». Pour autant, et ce dès le lendemain de la tempête l'heure n'était pas à l'apitoiement mais à la mobilisation permettant ainsi à l'interprofession de se présenter comme une force de proposition incontournable à la remise à flot de l'économie. A l'Administration maintenant de relayer leur demandes avec la mise en place d'aides cohérentes.
Solène Méric
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